Quelle doit-être la finalité de l’entreprise?

lundi, 14.05.2018

Depuis Milton Friedman, la pensée managériale dominante a intégré que la finalité de l’entreprise est de réaliser des profits.

Christophe Clavé*

Christophe Clavé, président d'EGMA.

 

Des générations de dirigeants, dont je fais partie, ont été éduquées avec ce mantra. Venant de France, un débat remet ce postulat en question. Les finalités de l’entreprise seraient multiples, ouvrant ainsi un champ nouveau de responsabilité pour ses dirigeants.

1. L’origine de cet axiome.

Dans Capitalism and Freedom publié en 1962, Milton Friedman posait un principe structurant du capitalisme de la fin du XXe siècle, qui a donné lieu à une abondante littérature.

Il a précisé sa pensée dans un article publié dans le New-York Times en 1970. La thèse de Friedman affirme tout d’abord que la responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses bénéfices, ce qui aboutit à affirmer la prééminence de l’actionnaire présenté comme le seul propriétaire de l’entreprise. C’est aux actionnaires et à eux seuls qu’il revient de prendre les décisions sur son avenir. Le management doit prendre ses décisions dans le but d’optimiser les intérêts des actionnaires.

2. L’entreprise utile à la collectivité.

Cette pensée dominante n’a cependant jamais fait l’unanimité. Depuis la crise de 1929 la question de la responsabilité sociale de l’entreprise est en débat. Les employés et les clients apparaissent dans certains écrits comme de nouvelles parties-prenantes (stakeholders) de l’entreprise, dotés de droits qui leur sont propres, rejoint plus récemment par d’autres acteurs. L’idée que l’entreprise doit être utile à la société apparait peu à peu. La légitimité du pouvoir qu’exerce l’entreprise, et à travers elle son management sur la vie des salariés et des clients est également posée.

3. A qui appartient l’entreprise?

Ces débats qui introduisent de nouveaux droits pour les parties-prenantes et de nouveaux devoirs pour l’entreprise posent peu à peu la question de la propriété de l’entreprise. Si l’entreprise a des obligations envers ses salariés, ses clients, la communauté dans laquelle elle évolue, qui en est alors vraiment le propriétaire? Qui doit légitimement profiter de la valeur qu’elle crée? Si son objectif ne réside plus dans la recherche du profit, alors quels sont ses objectifs? Quelles sont les contraintes nouvelles qui doivent peser sur elles?

4. Les nouvelles responsabilités des dirigeants.

Ce débat n’a jamais vraiment cessé même s’il n’a pas été au centre des questions touchant la transformation des entreprises au cours de ces 30 ou 40 dernières années. Il ressurgit cependant avec une certaine acuité en France. «Nous voulons inscrire dans le marbre le principe que l’entreprise n’est pas seulement au service de ses actionnaires mais qu’elle doit être attentive aux enjeux sociaux et environnementaux de son activité», a déclaré le président de Michelin, Jean-Dominique Senard, co-auteur d’un rapport rédigé avec l’ex dirigeante de la CFDT Nicole Notat. Ce rapport préconise de modifier le Code civil français pour y introduire la notion d’«intérêt propre» de l’entreprise, au-delà de celui de ses actionnaires, ainsi qu’une dimension sociale et environnementale.

De nouvelles obligations naitraient alors pour les entreprises, leurs managers et leurs actionnaires.

Que nous apprend ce débat? Que l’évolution des entreprises vers plus d’agilité s’inscrit dans un processus d’évolution bien plus large, touchant toute la société. Cette évolution se caractérise par plus d’horizontalité et une interpellation de l’entreprise et de ses dirigeants dépassant le cadre de la production de valeur pour les actionnaires. S’y opposer n’équivaut-il pas à nager contre le courant de l’Histoire?

* Président EGMA

 

 






 
 

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