La BCE est-elle noyautée par les allemands?

mardi, 08.05.2018

Michel Santi*

Michel Santi

L’avenir immédiat de l’Union européenne et de l’euro sera conditionné par l’élection à venir du nouveau président de la BCE. Dans un contexte où ce poste éminent n’a jamais été occupé jusque-là par un allemand, il semblerait bien que Jens Weidmann, président actuel de la Bundesbank, soit favori pour remplacer Mario Draghi qui cessera d’exercer ses fonctions au 31 octobre 2019.

L’opacité de la BCE contraste avec les autres institutions européennes qui jouent la transparence, car la banque centrale reste très discrète sur les données relatives aux nationalités de ses collaborateurs. En réalité, la BCE emploie autant d’allemands que de français, d’italiens et d’espagnols réunis! Selon le Wall Street Journal, en 2017, 29% de ses salariés furent allemands contre seulement 8% français. Cette mainmise se corse davantage si l’on considère le très stratégique département d’économie et de prospectives qui conditionne toutes les recommandations de la BCE en termes de politique monétaire, car toute la chaîne de commandement y est allemande. Affublée du très emblématique surnom de «panzer division», elle fut dirigée par le chef économiste de la BCE, Jürgen Stark, remplacé depuis par le moitié belge et moitié allemand Peter Praet.

Basée dès le départ à Francfort, la BCE fut évidemment modelée et inspirée par la Bundesbank – l’autrefois très prestigieuse et toute puissance banque centrale allemande – et elle fut, jusqu’à l’avènement de Mario Draghi, obsédée comme elle par la lutte conte les pressions inflationnistes, un classique allemand. Cette infiltration, voire ce noyautage, des Allemands au sein de cette institution cruciale se fait ainsi ressentir à tous les niveaux de responsabilité sans exception, et s’étend même au-delà, comme par exemple au sein de l’entité qui gère les banques défaillantes également dirigée par un allemand, Elke König.

Cette «germanisation» de la BCE se traduit naturellement par une politique monétaire biaisée. Souvenons-nous des politiques d’austérité imposées dans les pays périphériques qui furent âprement plaidées par nombre de hauts responsables de cette institution, et souvenons-nous des rancœurs grecques ou italiennes contre l’Allemagne et contre Angela Merkel. Il est donc indéniable que les pays d’origine des membres du personnel d’un établissement comme la BCE confèrent à la prise de décision ultime une coloration bien précise à tous les niveaux de la hiérarchie, depuis l’élaboration des rapports jusqu’à la fixation des taux, en passant par les baisses de taux quantitatives...

Autre exemple de cette perte de neutralité, la BCE, en plein délit de subjectivité, n’eut en effet de cesse de critiquer publiquement les manquements des banques italiennes, grecques ou portugaises alors qu’elle est restée de marbre face aux défaillances notoires des banques allemandes. Les exemples sont légion: ils vont du manque de réactivité de la BCE lors du déclenchement de la crise des dettes souveraines européennes aux inadmissibles critiques à l’encontre de Mario Draghi et de sa nationalité à l’occasion de la mise en place des QE.

Alors qu’il s’agit de très prochainement de trouver à celui-ci un successeur, soyons très vigilent car la nomination d’un allemand à la tête de la BCE serait de nature à faire de cette banque centrale une pâle copie de la Bundesbank, seulement préoccupée de lutter contre l’inflation au mépris de l’activité économique.n

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