Esquisse du centre politique de la Suisse

lundi, 07.05.2018

Jacques Neirynck*

Jacques Neirynck, professeur honoraire à l'EPFL.

La réussite de Macron met à mal un dogme de la politique française: l’impossibilité d’un centre. Auparavant ce pays s’est gouverné à la pagaie, un coup à gauche, un coup à droite, selon le principe d’alternance. La Suisse se conduit à la rame selon la concordance, par impulsions simultanées à gauche et à droite qui définissent un sillage droit, pour autant qu’il y ait un barreur.

L’alternance engendre un parlement bipartisan, ainsi que la Chambre des communes de Westminster le concrétise: des bancs sont disposés des deux côtés de la salle, les députés du gouvernement à la droite du Speaker, tandis que ceux de l’opposition sont installés à sa gauche. On ne peut mieux matérialiser l’analogie entre la vie parlementaire anglaise et un match de football.

En 2015, le Conseil national s’est décentré: 101 conseillers pour la droite (PLR, UDC) avec une majorité absolue, 55 à gauche (PS, Verts), le petit reste (PDC, PVL, PBD, PEV) se réclamant plus ou moins du centre soit 44. Mais qu’est-ce que ce centre? Les partis centristes seraient voués à l’insignifiance s’ils ne faisaient que soutenir alternativement des projets de gauche ou de droite. De ce point de vue, des germes d’identité basés sur la religion, la famille ou l’environnement ne suffisent pas.

Comme les programmes des partis centristes sont non coordonnés, le centre manque de cohésion et donc de permanence. Il lui faudrait fidéliser un électorat. Puisque les couches sociales défavorisées du pays sont soutenues par le la gauche, tandis que les milieux proches du capital sont défendus par la droite, il reste la classe moyenne. Mais ne serait-elle pas aussi mal définie que le centre lui-même?

La classe moyenne est composée de ces travailleurs qui paient tous leurs impôts, qui ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics, qui ne comptent pas leurs heures supplémentaires, qui se forment en permanence de crainte du chômage, qui voient en récompense leur pouvoir d’achat érodé chaque année. 

La charge des prélèvements obligatoires des Suisses est beaucoup plus élevée que l’on croit. En moyenne, 55% du revenu d’une personne adulte va à l’Etat sous forme d’impôts, cotisations pour les assurances sociales et prélèvements obligatoires.

Comment sortir de ce cercle vicieux avant que ces travailleurs consciencieux et compétents ne se découragent? Plusieurs partis du centre, sans définir un programme commun, se rejoignent sur une série d’objectifs: ne pas laisser de dettes à la génération suivante; les forts soutiennent les faibles pourvu que ceux-ci ne se complaisent pas dans la dépendance; transition vers une économie non-nucléaire; investissement dans l’avenir, une formation scolaire, professionnelle et supérieure exigeante, une recherche capable d’affronter la compétition internationale; des infrastructures relevant les défis du futur. On devrait ajouter un slogan: moins de prélèvements obligatoires!

En fin de compte, le rôle spécifique du centre est l’invention de solutions équilibrées. Le jeu politique normal est le lieu d’affrontement de propositions extrêmes tandis que le travail centriste tend à privilégier les solutions qui rassemblent. 

Cette construction de consensus prend du temps, elle est souvent peu spectaculaire mais elle constitue la force et l’identité de la démocratie suisse. 

Ainsi la Suisse ne peut se gouverner qu’au centre. Pourvu que celui-ci existe.

*Professeur honoraire EPFL






 
 
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