Pour l’Occident: «Il faut détruire la Russie»

mardi, 17.04.2018

Guy Mettan*

Guy Mettan, directeur exécutif du Club suisse de la presse.

«Delenda est Carthago», «Il faut détruire Carthage!» C’est ainsi que Caton l’Ancien appelait les Romains à détruire une fois pour toutes leur adversaire séculaire, la république phénicienne qui gênait leur expansion impériale en Méditerranée. C’est exactement le même refrain qu’entonnent aujourd’hui contre la Russie les néoconservateurs, les démocrates impériaux américains et leurs alliés européens.

En 1991, l’Occident avait cru avoir gagné la Guerre froide contre le bloc soviétique, ainsi que l’avait proclamé le président Bush Père, laissant la voie libre aux présidents Clinton et Bush Fils pour bombarder la Serbie, l’Afghanistan et l’Irak, tandis que MM. Obama et Sarkozy poursuivaient le travail avec succès en Lybie mais plus difficilement en Syrie. Car les uns et les autres n’avaient pas anticipé la capacité de la Russie à se reconstruire ni celle de la Chine à émerger comme future première économie mondiale. Or les Etats-Unis, et l’Europe dans leur sillage, n’arrivent pas à faire le deuil de leur hégémonie, ou de leur hyperpuissance selon le mot d’Hubert Védrine. 

L’ingérence supposée dans les élections

L’élection surprise de Trump a grippé ce mécanisme bien huilé mais, comme on peut le constater, elle ne changera pas la donne: chaque velléité du président américain de vouloir parler avec Moscou est aussitôt suivie d’une «affaire» qui vient l’empêcher de mettre son plan à exécution.

C’est dans ce contexte qu’il faut placer l’hystérie contre l’ingérence supposée et jamais prouvée de la Russie dans les élections américaines et la victoire du Brexit, et plus récemment, l’affaire de l’empoisonnement des Skripal montée en épingle par la Grande-Bretagne et les bruits de guerre aussitôt déclenchés aux Etats-Unis et en France après une attaque présumée au gaz dans le dernier fief rebelle de la Ghouta syrienne.

Et c’est aussi dans ce contexte qu’il faut interpréter les vagues ininterrompues de sanctions économiques et diplomatiques prises contre Moscou. Tout comme la destruction de la concurrence potentielle représentée par les BRICS depuis quatre ans avec la neutralisation de l’Inde et le coup d’Etat légal mené par les juges brésiliens contre Dilma Roussef et Lula.

Depuis quelque semaines, et surtout depuis que le président russe a été réélu avec un soutien populaire jamais égalé par un président élu occidental, cette guerre larvée a atteint un nouveau niveau. Le dernier train de sanctions, qui touche cette fois des entreprises privées russes comme Rusal et plus seulement des entreprises d’Etat, vise à mettre l’économie russe à genoux. De même, le renvoi de diplomates suite à l’affaire Skripal a élargi le domaine des sanctions aux relations internationales, ce qui est à la fois nouveau et très dangereux pour le maintien du dialogue. Enfin, il faut s’attendre à ce que la dernière attaque de gaz prêtée au gouvernement syrien serve de prétexte à une riposte armée violente contre Damas. 

La coupe du monde de foot

A deux mois de l’importante coupe de monde de foot en Russie, il est exclu de laisser ce pays transformer cette fête populaire en possible triomphe pour le pays hôte. Tout sera fait pour la saboter, sous les prétextes les plus divers, soyons-en sûr.

Par paresse intellectuelle, on parle de nouvelle guerre froide pour décrire ce processus funeste. Mais c’est une illusion d’optique car la guerre froide opposait deux mondes aujourd’hui disparus, l’Amérique et l’Union soviétique de 1945, avec deux visions, deux modèles, deux idéologies opposées et concurrentes.

Aujourd’hui, si l’on en croit la nouvelle doctrine militaire américaine rendue publique en février dernier, il s’agit de contenir par tous les moyens la montée en puissance de la Chine en brisant l’axe Moscou-Pékin qui a survécu à la tentative de casser les BRICS.

Annihiler la puissance russe et démanteler la Russie est un vœu très ancien, qui remonte à Napoléon. 

Dans les années 1990, il a été théorisé par Zbignew Bzrezinksi et partiellement réalisé avec la sécession de l’Ukraine suite aux manifestations de Maidan en février 2014. Pour Washington, la Russie est en effet vue comme le maillon faible de l’alliance russo-chinoise, à cause de son économie très vulnérable. C’est donc sur ce terrain que va se jouer l’essentiel de la bataille. La parité stratégique retrouvée de la Russie face aux Etats-Unis devrait nous mettre à l’abri d’aventures militaires catastrophiques et limiter les dégâts à des escarmouches. C’est du moins ce qu’il nous faut espérer...

*Directeur exécutif Club suisse de la presse






 
 
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