La monnaie pleine n’est pas une meilleure monnaie

jeudi, 05.04.2018

Philippe G. Müller*

Les électeurs suisses se prononceront le 10 juin sur l’initiative Monnaie pleine. Compte tenu de la complexité du sujet, la décision de glisser dans l’urne un «oui» ou un «non» ne devrait pas être facile à prendre.

En introduisant la monnaie pleine, les auteurs de l’initiative veulent bouleverser le système monétaire. Non seulement ils créeraient ainsi une énorme incertitude, car nul ne peut dire si le système de monnaie pleine fonctionne dans la pratique. Mais surtout, il en résulterait des inconvénients considérables.

Ainsi, les particuliers, comme les PME, ne pourraient plus détenir leurs dépôts à vue, c’est-à-dire les avoirs sur leurs comptes de transaction ou de salaire, dans le bilan de la banque de leur choix. Dans un tel régime, les banques devraient gérer les comptes de salaire de leurs clients en dehors du bilan bancaire.

Des banques de transaction

Il faudrait donc créer des banques de transactions prévues à cette seule fin, qui mettraient l’intégralité des dépôts d’épargne de leurs clients en dépôt auprès de la BNS. Ces comptes de transactions et d’épargne ne seraient pas rémunérés, ce qui est déjà très problématique. En cas de retour de l’inflation, les avoirs d’épargne des investisseurs privés, mais aussi les liquidités dont les PME ont besoin pour leurs opérations de paiement, fondraient comme neige au soleil.

L’argument premier des partisans est, qu’avec la monnaie pleine, il n’y aurait plus de crise financière. C’est une grave erreur. En effet, les auteurs de l’initiative voient dans le risque d’une ruée des épargnants privés vers les banques le seul et unique danger pouvant menacer le système financier.

Le rejet par la BNS

Ils omettent le fait que d’autres bailleurs de fonds peuvent retirer leur confiance, et donc leurs fonds, à une banque. En effet, les banques ne se financent pas seulement avec les dépôts d’épargne, mais aussi en émettant des dépôts à terme ou des emprunts obligataires ou au moyen de crédits à court terme sur le marché interbancaire. 

Si les banques qui se sont prêté réciproquement de l’argent perdent la confiance qu’elles ont les unes envers les autres, cela peut aboutir à une crise bancaire sous la forme d’une ruée bancaire insidieuse.

Il est plus judicieux de poursuivre sur la voie empruntée par l’autorité de surveillance des marchés financiers et la Banque nationale suisse (BNS) depuis la crise financière et de veiller à ce que les banques mettent en œuvre et respectent les règles strictes en matière de capitaux propres et de réserves de liquidités. Certes, on ne peut complètement exclure une ruée des épargnants pour retirer leurs dépôts à vue lors d’une future phase de profonde récession. De nombreuses mesures de sécurité permettent néanmoins de minimiser ces risques.

L’adoption de l’initiative Monnaie pleine comporterait un risque encore plus grave. Dans un tel système, la masse monétaire et la quantité de crédit sont fixées dans une large mesure par l’institut d’émission, de manière centralisée. Il faudrait craindre de réelles instabilités sur le marché de l’immobilier ou une inflation échappant à tout contrôle.

La BNS rejette donc, à juste titre, l’initiative Monnaie pleine et met en garde contre le retour à un tel régime monétaire d’économie planifiée.

*Economiste responsable pour la Suisse romande, CIO WM UBS






 
 
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