Coûts de la santé: restons (et devenons davantage) «smart»!

vendredi, 09.03.2018

Dr Philippe Eggimann*

Depuis quelques semaines, la polémique fait rage sur le revenu des médecins en cabinet, publiquement accusés par notre ministre fédéral de la santé de gagner trop et d’avoir ainsi leur part de responsabilité dans la hausse des coûts de la santé et des primes.

Les médecins installés n’ont toutefois pas peur de la transparence. Dans les cantons de Vaud, Genève et Fribourg, leur revenu individuel moyen, charges d’exploitation déduites, est proche de 200.000 francs par an. Cela n’a rien de scandaleux, surtout quand on sait qu’ils travaillent souvent près de 60 heures par semaine et que la part consacrée à la constitution du capital de retraite doit encore être déduite (20-25%). Sans parler du niveau de formation et de responsabilité.

Mais y a-t-il des failles dans le système? Certains médecins peuvent-ils gagner un million à charge des primes, comme cela a été avancé? Clairement non! Depuis l’introduction de TarMed, la facturation des médecins est très contrôlée par les assureurs. Tout écart significatif doit être justifié ou compensé. Les commissions paritaires mises en place par les sociétés médicales participent aussi à ce travail de contrôle de l’économicité. Comme le montreront les analyses à venir, les 140 cabinets avec un chiffre d’affaires supérieur à 1.5 million de francs correspondent à des centres dans lesquels plusieurs médecins sont autorisés, par les cantons et les assureurs, à facturer sur le même numéro de concordat.

L’évolution du revenu personnel des médecins installés, qui ne représente de toute façon qu’une part modeste (environ 1 franc sur 10 1) de la facturation à charge de l’assurance maladie obligatoire des soins (AOS), ne conditionne donc aucunement la hausse continue des primes. L’entretien de la polémique n’est pas digne de nos autorités et ne servira à rien, sauf à occulter quelque temps encore deux réalités plus difficiles à assumer. La première est qu’à moins de stopper l’évolution démographique ou de remettre en cause l’accessibilité aux soins, les coûts de la santé continueront d’augmenter. La seconde est que l’augmentation annuelle par habitant entre 1995 et 2015 des primes d’assurance-maladie obligatoire (+6,3%) est plus rapide que celle des dépenses globale de santé (+3,6%) 2.

Ce phénomène est dû à un report de charges de l’Etat vers les assureurs. Il résulte des progrès médicaux (par ex: orthopédie, oncologie, cardiologie) et du développement du maintien à domicile (personnes âgées et dépendantes) qui permettent le transfert de prestations hospitalières (55% à charge des cantons) vers l’ambulatoire (100% à charge des assurances maladie). L’économie ainsi réalisée est estimée à 30%; cependant, elle ne profite pas à l’assuré mais à l’Etat, donc théoriquement au contribuable.

Le transfert particulièrement marqué vers l’ambulatoire hospitalier (+ 10% par an entre 2010 et 2015) explique aussi la hausse modérée des coûts des hospitalisations (+2,3% par an). Les «prestations d’intérêt général» (PIG) contribuent en sus à cette stabilité apparente. Dans le canton de Vaud, elles ont augmenté de 43% depuis 2010 pour atteindre près de 500 millions de francs en 20153.

L’espace médiatique mériterait d’être occupé de manière plus intelligente pour discuter de vraies solutions pour maîtriser la hausse des coûts et des primes, dont celles que proposent les médecins. Le transfert vers l’ambulatoire doit selon nous être poursuivi et encouragé par un financement public partiel des prestations. Sans cela, dès 2019, la fin du remboursement de prestations hospitalières pouvant être réalisées en ambulatoire sera directement responsable d’une nouvelle envolée des primes.

La mise en œuvre du concept de «Smarter medicine», pour limiter la surmédicalisation en adaptant les soins à la situation individuelle du patient, doit aussi être encouragée4.

Enfin, nous ne pourrons plus longtemps faire l’impasse sur l’impérative nécessité de la prévention et donc de la responsabilisation face à nos modes de vie (tabagisme, obésité, sédentarité, etc.).

1. Emission Infrarouge, RTS, 7 février 2018.

2. Office fédéral de la statistique, Coût et financement du système de santé (modèle révisé 2017, état des données 2015). 

3. OFSP Chiffres-clés des hôpitaux suisses: 2010 à 2015

4. www.smartermedicine.ch

*Président Société vaudoise de médecine






 
 

AGEFI




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