L’e-franc, une idée encore immature

jeudi, 08.03.2018

Philippe G. Müller*

Depuis quelque temps, certainement inspirées par la mode actuelle des crypto-monnaies, surgissent diverses propositions de création d’un e-franc ou d’un crypto-franc suisse électronique. Leurs promoteurs sont persuadés qu’un e-franc rendrait le système bancaire plus sûr.

Les tenants du projet aimeraient que la Banque nationale suisse (BNS) émette et garantisse ces e-francs. Il en résulterait ainsi un nouveau moyen de paiement, dépourvu de risque de contrepartie, comme le sont aujourd’hui les billets. Les défenseurs de l’e-franc avancent aussi comme argument que les particuliers auraient la possibilité d’ouvrir un compte en e-franc auprès de la BNS et d’y placer des dépôts en espèces, en plus de leurs autres comptes habituels auprès des banques.

Des intérêts plus élevés

Ce qui, du point de vue du public, serait une forme d’argent absolument sûr, se révélerait, pour l’économie globale, extrêmement déstabilisant, voire dangereusement vulnérable en cas de crise.

Dans les périodes de bonne conjoncture, les ménages privés et les entreprises préféreraient déposer leurs avoirs en espèces sur leurs comptes bancaires. Ces derniers généreraient vraisemblablement des intérêts plus élevés que les e-francs garantis par la BNS. Les banques feraient ainsi profiter l’économie réelle de ces dépôts d’épargne, à travers des prêts hypothécaires ou des crédits aux entreprises. Après tout, il s’agit là du rôle central du système bancaire: collecter et retransmettre les liquidités et l’épargne à court terme vers des investissements à plus long terme dans l’économie réelle.

Toutefois, si une récession survenait, elle forcerait certaines banques commerciales à déprécier leurs portefeuilles de crédits. La réaction du public ne tarderait pas. Chacun retirerait aussitôt son épargne pour la transférer sur les comptes en e-francs ultra sûrs de la BNS, avec pour conséquence de faire vaciller sérieusement le système bancaire. Les banques ne pourraient plus octroyer de crédits aux PME, ce qui aggraverait encore davantage la récession.

À cela s’ajoute un autre aspect, qui montre qu’un système d’e-franc rendrait le système bancaire et monétaire actuel, non seulement plus instable, mais aussi globalement plus cher et moins efficace: si chacun décidait d’ouvrir un compte en e-francs à la BNS, celle-ci devrait certainement embaucher des centaines d’employés.

En effet, la BNS devrait contrôler avec le plus grand soin, pour chaque nouveau client potentiel, si celui-ci est aussi réellement l’ayant-droit économique, de la même façon que les banques doivent aujourd’hui le faire, très scrupuleusement. Ou encore vérifier que l’argent provient d’activités légales, et non du trafic de drogues, du commerce d’armes ou d’autres agissements illicites.

Comme c’est le cas aujourd’hui pour les banques commerciales, l’ouverture d’un compte nécessiterait des formalités considérables. Du fait de la variété des prestations bancaires actuelles, il ne serait pas sensé que l’Etat entre en scène pour couvrir la Suisse d’un nouveau réseau d’agences et de conseillers clientèle. Et cela uniquement pour proposer un compte supplémentaire en e-francs (certes ultra sécurisé) qui, en outre, risquerait de déstabiliser le système.

L’e-franc peut, comme le bitcoin, sembler séduisant, mais son échec semble programmé d’avance.

*Economiste responsable pour la Suisse romande, CIO WM UBS






 
 

AGEFI




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