Rémunération des médecins: que la ficelle est grosse...

mardi, 06.03.2018

Mauro Poggia*

Lettre ouverte au Docteur Marc Saudan, spécialiste en chirurgie orthopédique en réponse à sa lettre ouverte à moi-même dans L’Agefi du 2 mars 2018.

De grâce Docteur, si vous souhaitez entrer dans le débat, faites-le honnêtement et loyalement, et n’insultez pas le terme de solidarité!

La ficelle est un peu grosse Docteur. Traiter mon discours de populiste, démagogue et pré-électoral en mettant dans ma bouche (avec des guillemets de surcroît) des propos que je n’ai jamais tenus, dans le seul but de mettre de votre côté tout le corps médical, compte tenu de vos liens, remarquables au demeurant, tant avec un parti de la place qu’avec des cliniques privées dont les attaques convergentes à mon endroit sont devenues monnaie courante ces dernières semaines, est non seulement déloyal, mais indécent.

Ainsi, vous m’accusez faussement d’avoir affirmé qu’une rémunération de 210 francs par heure pour un médecin spécialiste serait suffisante.

Et d’ajouter que même un avocat n’accepterait pas de travailler pour un tel tarif, alors que sa formation n’a rien de comparable à celle d’un médecin. Avec de tels propos, vous avez le plébiscite de la galerie.

Je ne reviendrai pas sur cette comparaison, sinon pour préciser que lors de nominations d’office, l’avocat nommé ne peut pas refuser, car, pour reprendre vos termes, contrairement au médecin, il n’a alors pas «le droit de choisir s’il veut travailler à perte». Cela dit, comme je l’ai toujours soutenu, je préfère avoir à Genève un nombre justifié de médecins correctement rémunérés, plutôt qu’une ouverture du marché avec une concurrence aux effets pervers, tant sur les coûts que sur la qualité. 

Néanmoins, et même si, sur ce point, je salue votre franchise, venir comparer les médecins genevois, confrontés au nombre excessif d’IRM, à des enfants face à un sac rempli de bonbons, auxquels ils ne sauraient résister, me laisse sans voix. Serait-ce un appel criant à la régulation étatique? Celle-là même que vous conspuez lorsqu’elle vous dérange? Mettre à portée de votre bistouri des salles d’opération serait-ce de l’instigation à poser une indication opératoire? En tout cas vous confirmez, à ceux qui en douteraient encore, que c’est bien ici l’offre qui génère la demande, et non le contraire.

Ce n’est pas le combat des médecins pour le maintien de ce qu’ils considèrent comme étant la juste rémunération de leur art qui m’a fait réagir, mais le fait qu’en totale déconnexion avec la dure réalité d’une majorité de notre population, certains d’entre eux se soient permis de comparer leur revenu à celui d’un coiffeur, ou pire, de renvoyer leurs patients au secteur public, au motif qu’ils ne souhaitaient pas «travailler à perte».

La solidarité dont vous vous gargarisez à chaque coin de phrase consisterait-elle à privatiser les bénéfices et à étatiser les pertes? Que dire de ce renommé professeur de la place, nimbé de son auréole, qui vient à une heure de grande écoute télévisuelle, jeter à la face du monde qu’il ne réalise «que» un revenu imposable de 672.000 francs? Quel est le message, je vous le demande?

En tant que chirurgien en orthopédie, l’essentiel de vos interventions se pratique en stationnaire et en clinique, et donc à charge des assurances complémentaires. Combien de médecins de votre spécialité s’assurent-ils, par leur secrétariat, que les patients qui prennent rendez-vous bénéficient bien d’une telle assurance... on ne sait jamais, s’il fallait opérer?

Alors oui, Docteur, vous avez raison lorsque vous concluez que nous devons tous chercher ensemble le moyen de ne pas perdre l’excellent système de santé que nous avons. Vous avez raison lorsque vous énoncez les pistes d’économies qui sont insuffisamment défrichées. Mais si la critique s’impose, un minimum d’introspection serait aussi souhaitable. Et je n’en ai pas vu ces dernières semaines du côté de vos instances médicales, qu’elles soient cantonales ou fédérales.

*Conseiller d’Etat DEAS Genève






 
 

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