Innosuisse chercherait-elle à étouffer l’innovation?

lundi, 12.02.2018

Charles Baur*

Ayant personnellement participé à la création de plusieurs start-up à succès (ForceDimension, Atracsys, Siri (racheté par Apple), KB Medical (racheté par Globus Medical), Granite Apps), dirigeant une PME technologique, leader de son marché depuis plusieurs décennies, et une équipe de recherche à l’EPFL InstantLab, j’ai été interpellé par cette présentation (et le mot est faible). Il est demandé aux acteurs de l’innovation de prendre des risques et de faire du «disruptif». Mes trois casquettes me permettent de parfaitement connaître les différences et contraintes associées à ces termes pour chacun des secteurs qui sont les trois piliers du tissu industriel helvétique. 

Ce vers quoi tend Innosuisse semble ne pas prendre en compte ces différences et là aussi je pèse mes mots. La nouvelle structure dirigée par des juristes va à l’encontre de ce qui fait la vraie innovation à savoir l’agilité et la possibilité de saisir rapidement des opportunités quand elles se présentent et la capacité à «prendre des raccourcis» quand nécessaire. Je doute que la prise de risque et le disruptif soient les bases du métier de juriste. Ils risquent de créer un carcan administratif et régulatoire qui pourrait étouffer bon nombre d’initiatives capables de renforcer la position de la Suisse sur la carte de l’Innovation. 

Il est certain dans tous les cas qu’avec les nouvelles règles prévues aucune de mes «start-up» / «spin off» n’aurait vu le jour. Il est tout aussi regrettable que rien ne soit fait pour favoriser les projets entre divisions (ICT / Life science / Engineering / Energy & Environment / Social Science & Business). La force de la Suisse est de savoir établir des ponts entre différents mondes tous domaines confondus. Il y a là un terreau unique, vibrant et innovant offrant un immense potentiel d’opportunités. C’est là que la Suisse se distingue, et non pas dans la qualité, au demeurant certainement excellente, de ses juristes.

Les questionnements qui me conduisent à rédiger cette tribune sont multiples. Je souhaite dans un premier temps mieux comprendre comment et pourquoi Innosuisse sera plus performant que l’ancienne CTI pour aider les PME à améliorer et renforcer leur effort R&D. 

Quelles seront les métriques utilisées pour évaluer l’efficacité des actions soutenues par Innosuisse? Sans vouloir faire offense aux coaches, leur apport permettra sans nul doute de respecter les lignes directrices pour soumettre un projet dans les règles mais comment savoir si leur expertise sera d’utilité technique et/ou économique pour les porteurs d’un projet? Est-il envisagé de créer une liste «Coach Advisor» à l’exemple du célèbre site éponyme pour l’évaluation d’un hôtel? Quels sont / seraient les critères d’évaluation du travail réalisés par un coach? Croire que la seule acceptation de la facture émise par le coach par les dépositaires d’un projet suffira est illusoire. Refuser sera s’exposer à un refus du projet voir se faire mettre en «liste noire» pour des projets futurs. 

Les budgets alloués par la confédération à Innosuisse pour les années à venir vont en diminuant. Ne serait-il pas plus judicieux de les inverser pour éviter une surcharge de travail pour les experts et laisser la machine monter en puissance? Le nombre d’experts œuvrant dans Innosuisse sont moins nombreux que dans l’ancienne CTI. Même s’il est tendance de faire plus avec moins, il me semble que dans ce cas aussi le résultat risque d’être discutable ne serait-ce qu’en terme de réactivité. Comment pourront-ils traiter les demandes qui devraient être plus importantes encore que dans le passé, avec la célérité et l’efficacité requise? 

La liste de questions esquissées ici est loin d’être exhaustive. Suis-je vraiment le seul à me poser ce genre d’interrogations? Si oui alors je demande aux lecteurs d’oublier cette chronique. Si d’autres devaient partager mes préoccupations alors il est peut-être temps de se regrouper et de voir dans quelle mesure nous pourrions contribuer à rendre Innosuisse une référence au niveau international. 

Pour conclure et pour être un brin provocateur, je suggère que l’on introduise, comme cela se fait lors des tests d’un nouveau médicament, le concept de projet placebo. L’idée étant de créer des projets qui éviteraient le moule proposé par Innosuisse et qui serviraient de référence pour mesurer l’efficacité du concept de financement mis en place par ces derniers. Ces projets pourraient par exemple être soumis par une ou plusieurs PME. La taille de la requête ne devrait pas dépasser une page A4 avec un montant plafond de 300.000 francs / projet et être d’une durée maximale de deux ans. 

Ils seraient validés par Innosuisse en terme de recevabilité (la société devrait être inscrite au registre du commerce, un seul projet par PME, etc.) ou par un comité neutre (par exemple l’Académie suisse des sciences). Ensuite un simple tirage au sort désignerait les lauréats, cela éviterait le «lobbying» et certains arbitraires qui pouvaient être reprochés à l’ancienne CTI. L’enveloppe dédiée à ce genre de projet pourrait être équivalente aux frais de fonctionnement annoncé par Innosuisse à savoir 10% du montant total au crédit accordé par le gouvernement soit environ 20 millions de francs par année, ou, en limite inférieure, les charges informatiques misent au bilan 2016 d’environ 5 millions de francs, ce qui dans les deux cas représente un montant conséquent.

Dans ce contexte on pourrait même envisager que les lauréats puissent choisir d’être suivi ou non par un coach qui serait alors financé par Innosuisse. On verrait alors si Innosuisse donne vraiment aux coaches la valeur qu’elle estime être la leur et surtout l’institution serait en charge de résoudre le casse-tête consistant à trouver un coach adapté à la thématique du projet.

On pourrait même imaginer que les PME retenues puisse choisir leur partenaire académique une fois tirées au sort dans un délai donné. L’approche éviterait ainsi beaucoup de projets alibis, remettrait le centre de gravité sur les PME et favoriserait les institutions / laboratoires qui cherchent à vraiment dresser des ponts avec l’industrie. Une telle démarche pourrait très bien s’appliquer aux start-up. Une pure utopie? Peut être! Mais clairement une approche qui je pense mérite le label «disruptif»!

*Directeur Baur SA






 
 

AGEFI


 

 



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