La maladie du bonheur helvétique

lundi, 08.01.2018

Jacques Neirynck, professeur honoraire EPFL

En ce début d’année, il est bon de faire son examen de conscience et de se demander si l’on est vraiment aussi bon qu’on le croit. On ne peut achopper que sur l’excès de l’excellence. Les Suisse sont trop bons.

Cette pathologie porte un nom, on l’appelle «suissitude», par analogie avec vicissitude et béatitude. En risquant une définition, on pourrait dire que c’est la vicissitude de la béatitude, le malheur de l’homme heureux, la souffrance de la santé, l’ennui de la réussite. Quand on a tout, on ne désire plus rien. La béance des hommes normaux, en quête de nourriture, de logement, de travail, de soins, de sécurité, d’instruction, de liberté si elle vient à manquer, ce manque comblé pour nous ne masque plus une lacune plus importante, plus fondamentale, plus vitale, mais que l’on peine à identifier.

En évacuant leur pays de l’Histoire tragique des hommes, les Suisses se sont aussi exclus du destin commun. En se fixant des objectifs simples, ils les ont atteints sans difficulté. En évacuant les problèmes, ils n’ont pas acquis la capacité de les résoudre.

En filtrant leurs perceptions par l’éducation, la culture, les coutumes, la religion, ils n’ont rien laissé subsister qui puisse étonner voire scandaliser. En tenant l’étranger à distance, aussi bien dans les relations internationales que dans les procédures de naturalisation, ils ont perdu la possibilité de se confronter à l’autre. En définissant un citoyen modèle, propre sur sa personne, méticuleux dans son logis, conforme dans ses opinions, assidu dans son travail, ponctuel dans son horaire, ils n’ont rien visé que d’ordinaire mais avec un tel souci de perfection que cela en devient extraordinaire. Les autres en sont incapables et c’est bien pour cela qu’ils sont «autres».

Il faut protéger la Suisse de ces autres. Mais la protéger de quoi exactement? De tout ce qui n’est pas Suisse.

On peut accepter les Scandinaves qui sont tout autant démocrates, les Anglais qui sont si bien élevés, les Américains qui sont riches, les Saoudiens qui achètent tellement de montres. Mais les autres, les autres «autres». Les Kurdes, les Erythréens , les Afghans. Ils sont inassimilables parce qu’ils sont tout à fait autres.

L’essence même de cette suissitude a été distillée dans un livre rare dont on ne sait trop s’il est une autobiographie ou un roman. Il s’agit de «Mars» dont l’auteur est un certain Fritz Zorn. La première phrase dit tout le sujet: «Je suis jeune et riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul...»

Fils d’une famille patricienne de Zurich, celui qui a écrit ce livre sous un pseudonyme fut ce qu’on appelle un enfant bien élevé. Dans la somptueuse villa, au bord du lac, régnait l’entente parfaite. Un certain ennui aussi, qui tient à la bienséance.

Jamais les contraintes et les tabous qui pèsent, aujourd’hui encore, sur les esprits soi-disant libres n’ont été analysés avec une telle pénétration; jamais la fragilité de la personne, le rapport, toujours précaire et menacé, entre le corps et l’âme, qu’escamote souvent l’usage commode du terme «psychosomatique», n’a été décrite avec une telle lucidité, dans une écriture volontairement neutre, par celui qui constate ici, très simplement, qu’il a été «éduqué à mort». Formons le vœu que nous acquerrons en 2018 une certaine fantaisie à dose homéopathique.



 
 
 
agefi_2018-01-08_lun_02

Testez notre nouvelle App smartphone




...