De quoi souffre le marché de la santé?

vendredi, 13.10.2017

La demande est induite par l’offre: c’est ainsi que l’on peut décrire le marché des prestations de santé.

Philippe G. Müller*

Tous les ans, à l’automne, revient le même lamento sur la nouvelle hausse massive des dépenses de santé et donc aussi des primes d’assurance maladie. Il y a quelques jours, dans un grand journal gratuit, les lecteurs ont pu exprimer librement leur frustration en désignant le coupable de cette hausse des coûts, via une enquête en ligne:

1) les médecins et les hôpitaux

2) le ministre de la Santé

3) les patients 

4) les caisses d’assurance maladie 

5) le progrès technique 

6) tous 

7) d’autres.

Le problème est que la bonne réponse ne faisait pas partie des propositions. Car il s’agit de la demande induite par l’offre. C’est ainsi que l’on peut décrire le problème fondamental dont souffre le marché des prestations de santé.

Le marché de la santé est en effet tout sauf un marché. Comparons-le par exemple au marché des chaussures pour hommes. Quand j’ai besoin d’une paire de chaussures, je peux, en tant que consommateur, aller dans des magasins qui me plaisent pour y regarder et essayer différents modèles. 

Je peux choisir une paire de chaussures bon marché, peut-être un peu moins solide, à 69,90 francs, une paire moyennement chère ou une chaussure de marque très chic. En tant que  consommateur, je suis responsable de ma décision et c’est aussi moi qui paie le prix de la chaussure. 

En d’autres termes, j’évalue moi-même le rapport coût/bénéfice. Il en va tout autrement dans le secteur de la santé. Quand on est malade ou que l’on a un accident, on va chez le médecin ou à  l’hôpital. On se trouve souvent dans une situation difficile, voire d’urgence.

Un médecin établit un diagnostic et propose au patient un traitement. Le prestataire décide donc dans une large mesure de la prestation que va demander le consommateur. L’offre détermine la demande ou, comme on le dit dans le jargon des spécialistes, on a affaire à une demande induite par l’offre.

De plus, l’acheteur de la prestation de santé n’a pas à supporter lui-même les coûts, ou seulement en partie. Mis à part sa franchise annuelle et une quote-part de 10%, c’est l’assurance maladie qui prend en charge tous les frais.

Sur un marché avec une demande induite par l’offre et une prise en charge des coûts par la collectivité, peut-il y avoir une évaluation du rapport coût/bénéfice de la même manière que sur le marché des chaussures pour homme? Ou comme sur le marché de l’alimentaire, des séjours de vacances, des appartements en location, des voitures, des réfrigérateurs ou des tablettes? 

Les remèdes

Bien sûr que non. C’est là le cœur du problème sur le marché de la santé et la raison pour laquelle, si l’on ne fait rien pour y remédier, les coûts ne cesseront d’augmenter d’année en année pour atteindre des hauteurs astronomiques. 

Tous les instruments de l’économie planifiée visant à contrôler les coûts et que les décideurs politiques plaquent sur notre système de santé, des tarifs des médecins au contrôle du prix des médicaments en passant par la planification des hôpitaux, n’y peuvent pas grand-chose.

Il y a deux sortes de remèdes: premièrement, faire quelque chose pour éviter que les prestataires soient les premiers à décider de la quantité et de la qualité des prestations. Deuxièmement, veiller à ce que les demandeurs puissent évaluer le bénéfice des prestations demandées en tenant compte des coûts. Les deux options se heurtent à des obstacles. 

On ne pourra pas changer grand-chose au fait que, pour le choix du traitement, le patient doit écouter le prestataire et, en cas de doute, exigera toujours le meilleur traitement possible (et souvent le plus cher). Demander un deuxième avis avant chaque IRM a aussi un coût.

Reste la solution de faire ressentir le plus directement possible aux demandeurs les conséquences en termes de coûts des prestations demandées, afin qu’ils en soupèsent les coûts et les bénéfices. Bien sûr, quelqu’un dont la vie est en jeu sera toujours disposé à payer une somme très élevée. 

Mais, dans les cas moins graves, une participation plus importante du demandeur pourrait parfois  éventuellement entraîner un comportement plus responsable de sa part en termes de coûts. C’est une piste à laquelle on commence à réfléchir au niveau politique. 

La proposition d’une augmentation de la franchise aux alentours de 5000 francs a déjà été discutée, mais compte tenu de la charge supplémentaire que cela ferait peser sur les ménages les plus modestes, elle devrait se heurter à des résistances. Mais, dans le secteur de la santé aussi, on ne pourra pas faire l’économie de décisions inconfortables si l’on entend garder les coûts sous contrôle.

*Economiste responsable pour la Suisse romande - Chief Investment Office d’UBS


 

 
 

 
 
agefi_2017-10-13_ven_02


...