La redistribution n’est pas ce que l’on pense

mardi, 10.10.2017

Le système est évidemment imparfait, parce que réaliste. L’égalisation des revenus est une fausse bonne idée.

Jacques Neirynck*

«...La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres...» Telle est la généreuse injonction de notre Constitution fédérale. Elle n’est pas restée un vœu pieux, mais elle a été mise en œuvre de la façon la plus astucieuse, car elle n’est  ni transparente et ni égalitaire. Et personne ne tend la main dans les rues.

On se souvient encore de l’expérimentation soviétique, où cet objectif fut visé par l’abaissement des salaires au niveau  d’une égalité presque totale, en excluant subrepticement les possesseurs du pouvoir politique et administratif, nouvelle méritocratie héréditaire. 

L’échec du communisme

La chute était inévitable: comme les gens les plus doués étaient tentés de s’expatrier vers des pays moins vertueux, il fallut les contenir derrière des barbelés et un Mur honteux, démonstration visible de l’échec du communisme. 

Pire: les tournées d’artistes et de sportifs de haut niveau entraînaient des désertions massives; pour ne pas perdre ses meilleurs scientifiques, la Russie fut coupée du mécanisme de transmission de la science par les colloques internationaux. L’égalisation des revenus est une fausse bonne idée.

La Suisse s’est bien gardée de cette tentation. Les inégalités de revenus sont énormes, mais atténuées par la redistribution ultérieure. En somme, il s’agit d’un gigantesque jeu de Monopoly, où l’on redistribue les billets à la fin de chaque partie. C’est traiter les adultes comme ces enfants qu’ils n’ont jamais cessés d’être.

Le mécanisme le plus discernable est le fisc. En simplifiant: le tiers démuni des contribuables ne paie rien, le tiers de la classe moyenne paie sa part et le tiers haut de gamme paie plus que sa part. Un outil de cette discrimination vise le revenu fictif du propriétaire qui habite son propre logement. Cela décourage effectivement l’investissement dans la pierre, obsession funeste de la classe moyenne inférieure dans les pays voisins. 

En ne pouvant épargner son revenu,  la classe moyenne suisse le prodigue en équipements informatiques et sportifs, aliments d’un négoce fructueux.

Grâce aux impôts des riches, le tiers démuni jouit d’aides au logement et aux soins de santé. La formation est gratuite, les transports sont subsidiés. Les cotisations à l’AVS dépendent du revenu, mais n’assurent qu’une rente uniforme. Cantons et villes soutiennent les institutions culturelles, sans lesquelles il n’y aurait ni orchestres, ni opéras, ni ballets. Le sport reçoit sa part. Bref, la redistribution s’opère par tant de canaux distincts et occultes qu’elle est escamotée pour la plupart. Sinon, elle est réhabilitée pour les quelques contribuables lucides en invoquant rituellement la solidarité, vertu civique proposée aux plus radins pour pas trop cher.

La fiscalité forfaitaire

Le système de redistribution est évidemment imparfait, parce que réaliste. Lorsque le peuple ne supporte plus l’augmentation des prélèvements obligatoires, on lui impose la TVA, impôt sur la consommation réputé indolore. Prétendument payé par tous, en fait écrasant le tiers démuni, bien obligé d’utiliser tout son revenu pour se fournir en objets de première nécessité. Par ailleurs, la classe moyenne paie son écot, mais ne reçoit pas de subsides de logement ou de santé: elle est de moins en moins moyenne. La plomberie de redistribution comporte d’inévitables fuites dans les bas étages. En revanche, le sort du tiers le plus haut reste acceptable. Car s’il ne l’était plus, ce tiers s’amoindrirait par émigration sélective. 

La Suisse l’a si bien compris qu’elle propose en sens inverse une fiscalité forfaitaire aux riches émigrés de l’étranger. Si l’on est riche, étranger et oisif, on a le droit de négocier ses impôts, ce qui est évidemment utopique pour l’équilibre du système, si l’on est pauvre, Suisse et travailleur. Cette astuce est la cerise sur le gâteau: redistribuer oui, mais sans que cela se sache et sans que cela indispose.

La Suisse est donc un modèle institutionnel, élaboré au fil de sept siècles de démocratie directe. L’hypocrisie, que d’aucuns reprochent au système, est un hommage pragmatique à la vertu. Molière l’avait déjà dit: «Un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle...Il faut, parmi le monde, une vertu traitable». 

Si Lénine, lecteur monomaniaque de Marx à la bibliothèque de l’Université de Genève, l’avait délaissé pour Molière, l’Union Soviétique n’aurait pas échoué. Ce qui induit la conclusion intéressante que la Suisse représente la meilleure réussite d’un communisme réaliste, parce que gouverné par le peuple.

*Professeur honoraire EPFL


 

 
 

 
 
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