L’art peut être aussi durable

lundi, 02.10.2017

Les artistes n’ont pas attendu pour attirer sur la fragilité de l’écologie par l’utilisation de matériaux, la technique utilisée ou le thème.

Roula Peyer, Simon Studer Arts

Depuis quelques années, le mot durabilité revient sans cesse.

Reviennent également les termes responsabilité, conscience, impact positif, égalité sociale.

Autant de mots qui dénotent d’une prise de conscience auxquels des domaines aussi variés que politique, finance, commerce et industrie tentent de répondre par des choix écologiques, économiques, sociaux, politiques et culturels.

En 1987, la première définition du développement durable a été donnée par la commission Bruntdland: «Le développement durable est celui qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs.»

Comment assurer le développement et la pérennité des générations présentes et futures? Prenons l’exemple de l’huile de palme. La déforestation et la destruction de l’habitat naturel, dans les régions tropicales est la conséquence directe de la production et consommation d’huile de palme présente dans de nombreux produits alimentaires et cosmétiques.

Crée en 2004, le RSPO (Roundtable on Sustainable Oil) a posé de nouvelles normes de politique forestière. Grâce à ces politiques respectueuses de l’environnement, aujourd’hui, un grand nombre du commerce de l’huile de palme provient de plantations qui veillent à l’impact écologique.

Le monde de la finance s’intéresse aux investissements durables. Il n’est plus tourné uniquement vers le rendement mais vers des investissements respectueux des critères environnementaux et sociaux. Recherche du rentabilité certes mais consciente et respectueuse.

Même le domaine du luxe n’y échappe pas, et des «passeports» accompagnent l’achat des diamants qui prouvent que les pierres ne servent pas à financer des conflits armées et que les conditions de travail et de vie des mineurs ont été respectées voire améliorés.

Qu’en est-il du domaine de l’art? En quoi et de quelle façon l’art peut-il être durable? Est-il possible d’appliquer les mêmes critères à l’art? Faut-il bannir certains produits de peinture? Faut-il empêcher certains projets artistiques qui, de par leur impact, pourraient avoir un résultat négatif sur l’environnement? Le Land Art qui a pris son essor dans les années 60 serait-il aujourd’hui aussi bien reçu?

224.000 tonnes de pierres

Lorsqu’en Angleterre et aux Etats-Unis, les œuvres sont sorties de l’atelier, de la galerie, du musée pour s’exprimer dans un environnement naturel quel a été leur impact écologique? est-ce qu’aujourd’hui on autoriserait la création de la «Spiral Jetty» , 1970?

Que dire de l’intervention de Michael Heizer dans le désert du Nevada avec son œuvre «Double Negative» qui a nécessité le déplacement de 224.000 tonnes de pierres.

Certes en comparaison de l’activité industrielle, l’impact de telles œuvres est minime. Elles éveillent cependant la conscience de l’éthique environnementale et le questionnement de l’empreinte des œuvres sur l’environnement.

Devant de tels enjeux, quelle est l’implication de l’art? De quelles façons les artistes contemporains interviennent?

Certains cherchent à attirer l’attention sur la fragilité de l’écologie soit par l’utilisation de matériaux locaux (évitant ainsi les coûts de transport), soit par la technique utilisée (produits non-polluants, bio-dégradables) ou enfin par le thème choisi.

D’autres témoignent de par leurs œuvres d’enjeux sociaux ou écologiques.

Quelques exemples: El-Anatsui, artiste ghanéen, compose ses œuvres à partir de capsules usagées et crée d’immenses manteaux métalliques. Ceux-ci ont non seulement un fort impact visuel mais mettent l’accent sur la problématique des déchets, du recyclage et de l’environnement.

Artiste Islando-danois, Olafur Eliasson a, dans son projet «Green River» (1998-2001) utilisé de l’uranine, une teinture non toxique soluble dans l’eau pour tester les courants des océans dans six différentes villes.

Faire réagir

Le but étant de faire réagir le public urbain à leur environnement et les reconnecter à la nature.

Eliasson toujours qui en 2015, dispose sur la place du Panthéon, 12 blocs de glace (Ice Watch) venus du Groenland qui fondent petit à petit. Une façon efficace de sensibiliser le public au réchauffement climatique et amener chaque personne à se demander comment chacun à son niveau personnel peut agir.

L’artiste américaine, Eve Mosher a une approche plus interventionniste. Elle a en 2011 avec son projet participatif «Seeding the City» à New-York, disposé des plateaux de plantes locales sur les toits des immeubles.

Chacun des propriétaire a accepté de contacter à son tour d’autres propriétaires et ainsi de suite.

Le but de l’artiste était de rendre conscient le public de l’environnement ambiant dans lequel il vit et de démontrer que chacun, à sa propre échelle, peut contribuer à un meilleur environnement.

Adel Abdessemed artiste algérien, a utilisé des canettes et des boites de conserve usagées ramassées dans les rues de Dakar pour composer de grandes et magnifiques mappemondes colorées.

Romuald Hazoumé, artiste béninois, compose des masques à partir de bidons de récupération en plastique et utilise le recyclage d’objets et de rebuts à des fins artistiques.

L’un et l’autre attirent l’attention du public sur la tradition africaine de réutilisation d’objets usagés et, de façon plus générale, sur les enjeux environnementaux.

Il est vrai que certaines créations se rapprochent également de la mouvance de l’Arte Povera ou du Ready-made mais il n’en demeure pas moins qu’en faisant entrer dans l’espace domestique des collectionneurs de telles œuvres, ces artistes obligent à porter un regard interrogateur sur notre rapport à l’environnement.

Les projets dans l’espace public sont eux difficilement commercialisables mais ont l’avantage d’attirer l’attention du grand public sur les sujets écologiques actuels. L’artiste qui fait participer le public à son processus créatif ou qui va à la rencontre des personnes les sensibilise directement à une problématique écologique et à une responsabilité sociale.

Que l’art permette de diverses façons, de prendre conscience des enjeux environnementaux et rejoigne ainsi les directions gouvernementales politiques, sociales et écologiques, tendance éphémère ou …durable?


 

 
 

 
 
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