Le franc suisse en perspective

mercredi, 06.09.2017

Le concept de parité de pouvoir d’achat (PPA) permet réellement d’apprécier la devise.

Marie Owens Thomsen*

Nous sommes tous victimes de la mode, mais j’aimerais bien connaître  le malheureux designer qui a lancé celle de la dépréciation des devises. Cela me rappelle l’histoire danoise «Les habits neufs de l’empereur» qu’il n’avait en fait pas. Prôner des devises progressivement plus faibles est également une manière de se dénuder puisque le pouvoir d’achat s’érode. 

Certes, le prix exprimé en d’autres devises devient moins cher, améliorant a priori la compétitivité externe d’une devise qui se déprécie. Dans ce même contexte, on ignore souvent que les importations deviennent en proportion plus chères. En réalité, les pays se portent très bien avec des monnaies fortes – pensons à l’Allemagne par exemple – et les monnaies faibles reflètent en général des problèmes plus ou moins graves, en témoigne aujourd’hui l’Angleterre et son avenir incertain en dehors de l’Union européenne. Le plus difficile pour les pays est d’avoir une devise qui s’apprécie ou qui se déprécie d’une manière soudaine et prononcée. Tant que les choses évoluent doucement, les économies sont capables de s’adapter.

D’emblée, nous avons besoin de préjuger  ce qu’est une monnaie forte ou faible. Pour nous aider, il y a le concept de parité de pouvoir d’achat (PPA) qui cherche à établir le taux de change «d’équilibre», qui permettrait à un produit d’être vendu au même prix dans deux pays distincts. Etant donné qu’il y a une multitude de produits qui s’échangent entre deux pays, trouver «le» prix est donc relativement complexe. D’abord, les prix qui nous intéressent sont ceux des produits qui s’échangent entre les deux pays. Des prix internes à chaque pays ne sont pas concernés par le taux de change. Ainsi, la prépondérante utilisation de l’indices des prix à la consommation (IPC) dans le calcul de la parité de pouvoir d’achat est erronée car dans l’IPC il y a des composantes comme les loyers ou l’assurance maladie qui ne font pas partie du commerce extérieur. Faute de statistiques parfaits, il est néanmoins préférable d’utiliser les prix à la production (IPP) qui sont en plus grande partie des prix des produits d’avantage échangés sur les marchés internationaux. 

La surévaluation du franc

Concernant le franc suisse, on découvre qu’il serait surévalué d’environ 9% contre l’euro en utilisant l’IPC pour le calcul du PPA, tandis qu’en optant pour l’IPP, la surévaluation serait de 7%. Contre le dollar américain, la surévaluation du franc suisse serait de 4% basé sur l’IPC mais mettant l’IPP dans le calcul, il serait sous-évalué d’un petit pourcent. Ces différences peuvent ne pas paraître énormes, mais au minimum ils devraient nous montrer que le sujet de la surévaluation du franc suisse reste à débattre. Une autre base pour calculer le PPA est le fameux BigMac. Cette base est inappropriée car les BigMacs sont élaborés principalement avec des ingrédients domestiques. Du coup, le prix d’un BigMac est plus utile pour commenter le niveau des prix dans un pays que pour trouver des taux d’échange d’équilibre vers les pays qui nous entoure. Le PPA basé sur le prix du BigMac suggère une surévaluation du franc suisse de 61% contre l’euro et de 39% contre le dollar américain - la restauration rapide  maintenant au service de l’analyse rapide. En outre, les calculs sont influencés par la période choisie pour mesurer l’évolution. Nous partons de 1994, une année où la balance commerciale de la Suisse se trouvait pratiquement à zéro, reflétant du coup un certain équilibre dans les échanges avec le reste du monde. Sur une base pondérée par la part de tous les partenaires commerciaux dans les échanges de la Suisse et ajustée à l’inflation, le franc suisse s’est apprécié d’environ 7% depuis janvier 1994. Ceci n’a pas empêché la Suisse de marquer un plus haut historique sur sa balance commerciale en 2016, à 37.5 milliards de francs. Nous soulignons également que la balance commerciale est restée élevée en 2015, à 36.6 milliards, malgré le changement de politique monétaire en janvier 2015 (en dépit d’un recul des exportations et des importations cette année-là en termes réelles). 

Les exportations en provenance de la Suisse qui ont le plus augmenté en 2016 sont issues des industries chimiques et pharmaceutiques. Ces industries exportent environ 95% de leur production. Toutes les matières premières de ces industries sont importées. L’appréciation du franc suisse a donc réduit les prix à l’import pour les sociétés actives dans ces domaines. Souvent, ces producteurs peuvent dicter leurs prix à l’export par leurs caractères uniques (pensons aux médicaments). 

Ainsi, l’appréciation de la devise a pu augmenter les marges pour des sociétés qui se trouvent dans cette situation. Une appréciation est pénible pour des sociétés qui importent peu et exportent beaucoup sans pouvoir dicter ses prix à l’export – essentiellement des sociétés de services et, en ce qui concerne la Suisse – essentiellement le secteur financier.

*Global Head of Investment Intelligence Indosuez Wealth Management


 

 
 

 
 
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