Territoire: le respect comme projet

mardi, 05.09.2017

Pour surmonter méfiance et nostalgie, l’urbanisation croissante de la Suisse exige davantage d’urbanité.

Yvette Jaggi*

Elle s’annonçait comme un nouveau combat politique . La deuxième étape de la révision de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT2) se révèle d’emblée ravageuse. Les premières réponses à la procédure de consultation, qui porte pour l’essentiel sur les constructions hors zones à bâtir, sont catégoriques.

Le PLR critique la relance en plein été 2017 d’un projet avorté tout juste deux ans plus tôt et le refuse en bloc, tout comme l’UDC.

Les Verts se montrent plus nuancés: ils entrent en matière, mais exigent le rétablissement des dispositions proposées en 2015 concernant la protection des «bases naturelles de vie» et de la biodiversité. De même, ils demandent de revenir à la possibilité de financer le logement social par la compensation de la plus-value ainsi qu’à une plus forte pondération du développement du réseau des transports dans son ensemble.

Quant à l’Union suisse des paysans (USP), elle reproche une fois de plus le défaut de prise en compte des conditions de travail sur le terrain.

Nul doute que les cantons, en majorité négatifs voici deux ans, auront regretté l’insuffisante concertation intervenue depuis lors pour un projet de loi dont la mise en œuvre leur incombe principalement.

En bref, on peut présumer que ce nouvel essai de révision partielle de la LAT ne permettra pas de sortir des blocages législatifs qui sont le reflet de l’incapacité des acteurs principaux – cantons et autres protagonistes de l’aménagement du territoire – à sortir d’un processus trop connu: accroissement de la population (+0.7% par an d’ici 2045) dans tous les cantons sauf Uri, densification nécessaire des constructions et urbanisation progressive dans l’ensemble du territoire hormis les régions alpines, aggravation des conflits potentiels entre les différents utilisateurs du sol, qui font preuve d’un individualisme toujours plus prononcé.

Une démarche d’ensemble

Pour surmonter ces obstacles à un développement plus harmonieux, Paul Schneeberger, dans la NZZ, ne voit qu’une solution, celle qui postule le respect mutuel des principaux intéressés: habitants, paysans, producteurs, distributeurs et transporteurs. Plus vite dit que fait évidemment, mais l’auteur pense qu’il n’y a pas d’alternative à une démarche concertée Hand in Hand ins urbane Land (ensemble vers le pays urbanisé).

A cause générale, implication générale: société civile, mondes économique et politique, tout un chacun en somme. En guise d’exemple, l’auteur cite notre attitude à l’égard de l’espace non construit. On peut y voir un terrain constructible, une surface agricole, un paysage à conserver dans son authenticité et sa qualité écologique, ou un lieu de détente en forme de parc.

Ces différentes visions, la controverse persistante à propos des constructions hors zones à bâtir les met en évidence. Ainsi, tandis que les secteurs agricoles et immobiliers souhaitent toutes sortes d’exceptions à la règle, les protecteurs du paysage et de la nature s’en tiennent à une application rigoureuse de l’interdiction de bâtir.

Entre les tenants de ces deux priorités opposées s’est instaurée une profonde méfiance mutuelle, alimentée par une certaine méconnaissance des réalités: ainsi, les paysans modifient l’image des zones agricoles en y installant de véritables usines de production à l’échelle industrielle, tandis que les pâturages subsistant à proximité des habitations se révèlent autant de sources de vains conflits et surtout de craintes exagérées, telle celle de perdre une partie de la patrie, cette Heimat de Heidi et du Cantique suisse.

On sait que nombre de citoyens considèrent que la destruction de l’environnement et «les constructions» constituent des menaces plus fortes pour la conscience du «chez soi» que les «cultures étrangères» ou la mondialisation.

Dans ces conditions, il serait souhaitable – et apaisant – de ne plus considérer les espaces non construits comme des territoires en survivance mais bien comme des lieux multifonctionnels, aux affectations combinées. 

Les paysans eux-mêmes montrent la voie en combinant ou en alternant différents usages sur leurs terres: culture, pâture, production industrielle, vente à la ferme, initiation pédagogique, détente des promeneurs, etc. 

Dans leur diversité, ces activités sont devenues des conditions de survie de nombreuses exploitations agricoles. Bel exemple d’une multifonctionnalité largement ignorée par le législateur et pourtant pratiquée à une échelle modeste, mais essentielle et prometteuse en termes de compréhension mutuelle.

En effet, informer les citadins, qui souvent méconnaissent les conditions de vie en milieu rural, contribue à consolider la cohésion nationale dans cette Suisse dont Jacques Herzog, Pierre de Meuron et trois autres auteurs ont tracé, il y a onze ans déjà, le très pertinent Portrait urbain.

Et plus notre pays s’urbanise, plus cette forme de politesse et de respect appelée urbanité devrait s’imposer dans les relations humaines. La société et les individus qui la composent ainsi que l’environnement en ses différents éléments en seraient au moins autant bénéficiaires que de projets de loi rejetés pour leur caractère jugé trop contraignant ou carrément irréaliste.

*www.domainepublic.ch/articles/32073


 

 
 

 
 
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