Liberté d’expression et niveau de vie

mercredi, 09.08.2017

La liberté politique est considérée comme une question peu liée à la liberté économique. En réalité, elles sont indissociables.

Marie Owens Thomsen*

La liberté de la presse est sous pression aux quatre coins du monde. En Turquie, par exemple, 17 journalistes sont actuellement accusés d’avoir œuvré en faveur d’organisations illégales. Trois journalistes ont été arrêtés au Myanmar. La Chine, la Russie, la Thaïlande, l’Ouganda, et d’autres pays encore, limitent aussi la liberté d’expression. Dans un rapport de 2016, les Nations Unies concluaient que «il ne fait aucun doute  que dans l’ensemble du monde des gouvernements utilisent l’instrument de la censure». Tous les pays sont touchés par la question d’une manière ou d’une autre: quelle institution, organisation, entreprise ou individu ne s’est jamais autocensuré par souci de déplaire à son gouvernement? Aux Etats-Unis, nous assistons à une campagne active contre les médias menée par la Maison Blanche. Depuis son inauguration, Président Trump a rédigé 87 «tweets» en faveur de Fox News et 79 tweets critiquant d’autres organes médiatiques - mis ensemble ces tweets représentent près de deux fois le nombre de tweets sur le sujet de la réforme du système de santé dans le pays. Curieux, alors, le sondage de Gallup qui analyse que la confiance des américains dans les médias (écrits) a augmenté depuis son plus bas historique à 20% en 2016 pour se situer à 27% en 2017. Le plus haut historique était de 39% en 1990. L’effet «Trump» sur la confiance dans les médias impacte visiblement plus les Républicains dont la confiance a reculé de 16% à 13% entre 2016 et 2017. Plus largement, la confiance des américains dans leurs institutions a avancé dans tous les domaines sauf celui des églises/religions organisées (inchangé), le militaire (-1 point de pourcentage), et la présidence (-4 points de pourcentages). Sur ce dernier point aussi, les opinions divergent selon l’appartenance politique car les Républicains ont aujourd’hui 46 points de pourcentages de plus de confiance dans la présidence tandis que les démocrates en ont perdu 49.

Le coût de la censure

Quand un gouvernement œuvre pour restreindre une activité, cela a forcément un coût. Ce coût doit être mis en perspective avec les gains qui peuvent provenir de la diminution de l’activité visée. Il y a bien sûr des domaines où il est utile de diminuer l’activité pour la société dans son ensemble, même si le secteur concerné risque de souffrir, comme celui de la consommation du tabac. Il y aussi des cas où la défense de la liberté d’expression peut être néfaste pour la société. Les Etats-Unis ont adopté une lois qui permet aux individus, entreprises, et syndicats de faire des contributions illimitées aux organes politiques (les «Political Action Committees»), invoquant la liberté d’expression. Cette absurdité est une des causes les plus importantes du dysfonctionnement politique observé aux Etats-Unis actuellement. On comprend que des coûts peuvent être associés à la suppression de la liberté d’expression mais aussi à sa défense, car  rien n’est vraiment tout noir ou tout blanc. Une zone grise constitue les cas où la règlementation diverge entre le cadre économique et le cadre de la liberté d’expression. Evidemment, règlementer une industrie aux niveaux de prix, qualité, quantité, et conditions de production peut être souhaitable, mais dans ce cas il serait normalement tout aussi utile de règlementer aussi la publicité émise par cette même industrie.   

Libertés indissociables

Le plus souvent, pourtant, la question de la liberté politique (et de la parole) est considérée comme une question à part, peu liée avec la liberté économique. En réalité, elles sont indissociables. Les quatre libertés sur lesquelles l’Union européenne, pour ne pas dire toute notre civilisation, est fondée: le libre mouvement de produits, de services, de main d’œuvre, et de capital, en dépend. Toute restriction de ces mouvements est forcément politique, et toute libéralisation de ces flux sera conditionnée par l’efficacité des institutions qui les encadrent, dont la liberté d’expression est évidemment un facteur déterminant. Le fait que les pays les plus riches dans le monde sont tous des pays où la liberté d’expression est respectée n’est pas un hasard, même si cette liberté n’est pas déterminante à elle toute seule. Néanmoins, il y a de fortes chances que la Chine, 70e sur 186 pays en termes de PIB par habitant selon le FMI (Fond Monétaire International) ne rattrape pas l’Occident  sans une réforme des libertés politiques, et nous notons aussi le 67e rang de la Russie. Et ceux qui se trouvent aujourd’hui en tête, comme les Etats-Unis en 7e position, ne devraient pas se reposer sur leurs lauriers. La maison Freedom House met trois pays occidentaux  sur leur liste de pays à surveiller pour le risque de dégradation de la liberté politique: la République tchèque, le Danemark, et les Etats-Unis. Défendre la liberté d’expression n’est pas seulement une question de morale, c’est aussi une question de défense de notre niveau de vie.

* Global Head of Investment Intelligence

Indosuez Wealth Management


 

 
 

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