Le macronisme, la gauche, la droite

vendredi, 16.06.2017

L’ambition idéologique de ce phénomène politique dépasse le cadre français.

Olivier Meuwly*

Le phénomène Macron ne peut que stimuler ceux qui s’intéressent à la construction des idées politiques. En Suisse aussi, où les partis traditionnels sont eux aussi confrontés à certaines formes de défiance. Suivre l’itinéraire idéologique de Macron constitue sans doute l’un des meilleurs moyens pour saisir l’évolution de la droite et de la gauche en ce début de XXIe siècle si agité.

Macron affirme-t-il l’existence d’un «centre» politique autonome? Accomplit-il la performance, tant rêvée par certains, de dépasser enfin ces deux concepts, renvoyés dans les tréfonds de l’histoire parlementaire? Ou, au contraire, n’en propose-t-il qu’une nouvelle lecture, incorporant les enseignements d’un débat gauche-droite largement fossilisé, en particulier en France? La référence au pays où vit et agit Macron est essentielle.

D’abord parce que la démocratie se vit sur un territoire et en épouse les caractéristiques économiques et culturelles et, surtout, parce que l’on devra se demander si Macron, en réalité, n’est tout simplement pas en train de tenter de réaliser chez lui (et peut-être de réussir!) ce que d’autres pays, comme la Suisse ou l’Allemagne, ont su établir depuis longtemps, à savoir des processus de dialogue et  collaboration entre la droite et la gauche, quels que fussent les développements historiques de deux camps, qui n’ont jamais été ni figés, ni homogènes.

On connaît le point de départ du discours macronien, même s’il a changé en cours de route: «ni droite, ni gauche», lorsqu’il décide de lancer son propre mouvement, il passe à un «et droite et gauche», au moment où la réalité politique le rattrape. 

Mais Macron a donné un soubassement philosophique à son propos en faisant sien, comme le suggèrent certains, le fameux «en même temps» théorisé par Paul Ricœur. Ce «en même temps» autorise en effet toute une gamme de synthèses dont la France a rarement fait l’expérience: il ne s’agit pas de juxtaposer deux idées apparemment contradictoires mais bien d’examiner dans quelle mesure elles peuvent se combiner.

C’est pourquoi l’étiquette «sociale-libérale», dont ses ennemis l’ont affublé pour mieux le discréditer, ne semble pas convenir. Le social-libéralisme, malgré la notoriété de l’un de ses inventeurs, John Stuart Mill, n’a jamais échappé à une tentative imparfaite de mélanger libéralisme et socialisme, en disqualifiant souvent le premier terme de l’équation. Si l’on se focalise sur le rattachement initial de Macron au flanc gauche de l’échiquier politique, mieux vaudrait repérer son enchâssement politique dans le radicalisme français de la fin du XXIe siècle.

Macron ne ressuscite pas le gaullisme,

Car Macron, dans un premier temps, s’inscrivait indiscutablement dans l’héritage d’un Dominique Strauss-Kahn, avec sa social-démocratie à la française, que François Hollande a maladroitement tenté de prolonger dans la seconde partie de son quinquennat. Macron s’est sans doute vu comme le rénovateur d’un socialisme «gouvernemental», comme Schröder ou Blair avant lui. Les ralliements de Gérard Collomb, François Bayrou ou Daniel Cohn-Bendit tendent à étayer cette interprétation. Le gouvernement institué après l’élection présidentielle la remet-elle en cause?

A première vue, l’élément de droite semble dominer, mais les parcours de ses ministres brouillent les pistes. Macron ne ressuscite pas le gaullisme, certes flanqué d’une aile libérale et d’une aile sociale, mais trop conservateur dans son essence. Il ne construit pas un centre «spontané», jailli de nulle part. 

Mais il n’est pas un libéral non plus, même si ses détracteurs lui reprocheront de s’être revêtu des oripeaux du socialisme pour mieux amener des réformes qu’ils associeront au libéralisme le plus cru. Son programme, fiscal notamment, le montre; certains le classeront plutôt parmi les «liberals» américains.

En prétendant incarner une synthèse à lui tout seul, Macron, et c’est son coup de génie pour l’instant, vient occuper un segment politique abandonné en France... et que les Français se découvrent à apprécier: celui qui s’étend de l’aile centre ou gauche de la droite libérale à l’aile droite de la social-démocratie, un espace qu’au 21e siècle occupait le radicalisme en Suisse.

Aujourd’hui, en Allemagne, cet espace, c’est la CDU associée au SPD; en Suisse, l’axe PLR (version «radicale-historique» surtout) – aile droite du PS, auquel s’agrègent selon les cantons PDC et/ou Verts libéraux. C’est là que se forgent les compromis.

Pour Macron, la difficulté surviendra lorsqu’il devra expliquer comment ses choix s’articulent les uns aux autres, moment butoir où se teste le consensus: devra-t-il privilégier le «libéral» ou le «social»? 

S’il échoue, il n’aura été qu’une parenthèse dans l’histoire d’une structuration politique d’affrontement alterné dont la France restera le pieux dépositaire.

 * www.domainepublic.ch/articles/31656



 

 
 



agefi_2017-06-16_ven_02
 


...