L’économie russe entre résilience et redécollage

jeudi, 15.06.2017

Suite à la baisse du rouble, les investissements étrangers sont devenus moins chers et ont repris en 2016.

Guy Mettan*

Début juin, la fine fleur de l’économie russe se retrouvait, comme chaque année depuis 20 ans, au Forum économique de Saint-Pétersbourg. Depuis deux ans, le SPIEF, comme on l’appelle, siège dans le tout nouveau centre de congrès de Pulkovo. Cette année, on avait vu grand: 12 000 participants au lieu de 6000, de flamboyantes expositions d’entreprises, 900 orateurs et des dizaines de panels et bien sûr, une conférence-débat avec le big boss, Vladimir Poutine, flanqué des présidents indien et moldave, du chancelier autrichien et d’Antonio Gutterres, le secrétaire général de l’ONU. 475 accords d’investissements ont été conclus pour un montant de 32 milliards de dollars.

Les entreprises étrangères ne s’étaient pas trompées sur l’importance du rendez-vous, elles qui y avaient dépêché leurs plus hauts dirigeants. Côté suisse, une table ronde réunissait notamment le président de Nestlé, Paul Bulcke, le CEO de Syngenta, Eryk Firwald, les responsables de Roche, Novartis, ABB, Philip Morris aux côtés de l’ambassadrice Livia Leu du SECO et des gouverneurs de trois grandes régions industrielles russes. Nestlé, Novartis, Philip Morris, Sngenta et le groupe Omya prévoient d’ailleurs d’élargir leur palette d’activités en Russie cette année. Avec 10 milliards de dollars d’investissements directs, la Suisse occupe le 9e rang des investisseurs en Russie. 

Victime des sanctions économiques et de la chute dramatique du rouble et des prix du pétrole en automne 2014, l’économie russe a relativement bien traversé la crise, avec un recul brutal de 2,8% en 2015 mais de seulement 0,2% en 2016, et une inflation en forte baisse  (4,5% prévus en 2017). Tout compte fait, le choc aura été moins rude que celui de 2008, marqué par le retrait massif des capitaux étrangers, et surtout moins long. La balance courante est restée positive. Suite à la baisse du rouble, les investissements étrangers sont devenus moins chers et ont repris en 2016 (19 milliards contre 12 en 2015). On s’attend à une reprise de la croissance en 2017 et 2018, à +1,4/1,7%. Les experts suisses, toujours prudents, confirment que «la Russie est sur la voie d’une lente reprise économique». 

Si la consommation des ménages reste faible, l’industrie et l’agriculture sont en revanche en progression, avec +1,3% et + 4,8% de croissance. Le bâtiment, grâce aux projets d’infrastructures, très présents lors du Forum, est lui aussi en phase de reprise.

Le développement des provinces

Révisant sa stratégie très centrée sur les exportations des hydrocarbures, la Russie s’emploie désormais à diversifier et moderniser son économie. Elle cherche à développer les provinces en y relocalisant la production industrielle, en soutenant l’agriculture et l’agroalimentaire, et en menant une politique d’innovation et de transferts de technologie ambitieuse. Les gouverneurs de région sont incités à s’ouvrir au business.

Ce programme commence à porter ses fruits, comme j’ai pu le constater lors d’une visite en Tchétchénie en en Ossétie du Nord, provinces très éprouvées du Caucase et fort éloignées des grands centres économiques. 

Surprise, Grozny, dévastées par deux guerres impitoyables, ressemble désormais à un mini-émirat pétrolier: la ville est entièrement reconstruite, avec un quartier de tours qui fait penser à Dubai. Productrice de pétrole, la Tchétchénie cherche elle aussi à diversifier son économie. 

Le premier ministre est un ancien de la finance internationale, le ministre de l’économie et la moitié du gouvernement viennent du secteur privé et l’ambiance est au business: «Où voulez-vous investir? Venez chez nous, on y est plus en sûreté qu’à Manchester ou Londres», déclament les autorités avec force brochures et CD-Rom sur les facilités d’investissement dans la République: tourisme de montagne, centres thermaux et sports d’hiver et surtout agro-alimentaire, tout est possible.

Même climat d’ouverture aux affaires cent kilomètres plus loin, à Vladikavkaz, capitale de l’Ossétie du Nord. Ici point de barbes ni de foulards islamiques. Pas non plus d’immeubles rutilants et de mémorial au fondateur de la République. 

La République des Alains, fiers descendants des tribus qui avaient traversé l’empire romain pour s’établir en Afrique du Nord au Ve siècle, les Ossètes, chrétiens, ont été durement éprouvés par la tragédie de Beslan en 2004 – 340 enfants et professeurs tués lors de la prise d’otages par des islamistes – et la fuite des capitaux en 2008. Ici, on mise sur l’industrie du bois, abondant, le tourisme, les montagnes sont magnifiques, les eaux minérales ou thermales d’excellente qualité, les champs de ski immenses, la gastronomie et l’accueil étonnants, tandis que les plaines sont en train d’être transformées en vergers et en vastes complexes de culture maraîchère. 

Grâce aux hivers relativement cléments, à une électricité bon marché et aux sanctions économiques, la région est en train de se substituer à la Turquie comme centre de production de concombres et de tomates, avec trois récoltes par an. Les technologies de production en serres viennent d’Italie et de Hollande, la sélection des graines est suisse. La région est à deux jours de camion de Moscou et Saint-Pétersbourg.

Reste à convaincre le reste du monde que la Russie est redevenue une terre d’opportunités, même dans ses provinces les plus reculées...

*Président de la Chambre de commerce Suisse-Russie & CEI


 

 
 

 
 
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