L’initiative Monnaie pleine et l’ordre monétaire

lundi, 10.04.2017

Compte tenu du système politique suisse, il n’y a pas de condition plus idéale pour l’appliquer.

Les opposants à l’initiative «Monnaie Pleine» dépeignent celle-ci comme «une entreprise hasardeuse» (T. Jordan) ou comme une «aventure monétaire» (JP. Roth), ce qui est assez surprenant venant de soutiens d’un système dont le fonctionnement s’est traduit dans l’histoire par les pires turpitudes.

La dernière crise de 2007-2008 en est le dernier avatar et nous continuerons à subir encore longtemps ses séquelles: une énorme base monétaire qui gonfle les bulles immobilières et financières, un gigantesque rafistolage règlementaire du système financier qui fait exploser ses coûts de fonctionnement, des taux d’intérêt négatifs qui spolient les épargnants et ruinent les systèmes de retraites... un ralentissement général de la croissance et des états paralysés. Pourtant, face à un tel désastre, ils maintiennent leurs arguments et il revient donc aux partisans de la réforme de les réfuter un à un.

Y-a-t-il une bonne et une mauvaise création monétaire selon son origine?

Proposer de redonner à la collectivité, via la BNS, le monopole de la création monétaire, en lieu et place des banques qui s’en sont approprié la majeure partie, déclenche les récriminations habituelles sur «l’utilisation de la planche à billets», signifiant par là la création d’une monnaie sans valeur, synonyme d’inflation. Pourtant, par rapport à la création de dépôts à vue par les banques pour financer des achats d’actifs, quelles sont les différences sur le double plan du mécanisme de création et de ses incidences sur la dépense globale? Aucune! Les deux sont créées par un trait/coup de plume/clavier et engendrent l’injection d’un nouveau pouvoir d’achat dans l’économie de la même manière, à la différence d’un financement par l’épargne courante.

Il n’y a en fait qu’une seule différence, et elle est de taille: les bénéficiaires de la création monétaire ne sont pas les mêmes, la collectivité dans un cas, les banques et les emprunteurs dans l’autre.

Le système monétaire proposé est-il plus enclin à la gabegie financière?

D’un point de vue macro-économique, le seul problème est le contrôle de l’évolution de la masse monétaire car lui seul permet de réguler les fluctuations de l’économie et le taux d’inflation, sans provoquer des variations aberrantes des marchés financiers.

A cet égard, l’histoire parle d’elle-même.    Le système actuel a complètement failli: illisibilité des agrégats monétaires; action sur le crédit par les taux d’intérêt le plus souvent imprécise, inefficace et effectuée à contretemps; mise en place de mécanismes réglementaires coûteux pour contrôler les risques pris par les banques et la taille de leurs bilans, avec  pour effets, d’une part une allocation déformée de l’épargne vers des secteurs spécifiques réputés plus sûrs mais aux conséquences parfois dévastatrices (immobilier) et, d’autre part des ressources plus chères pour les banques du fait des mesures prises pour minorer le problème du «too big to fail», sans pour autant le résoudre vraiment...

Face à un tel système à l’inefficacité prouvée, la réforme proposée substitue une approche plus simple qui consiste à dissocier la monnaie du crédit, la BNS ne s’occupant que de la régulation de la monnaie dont elle acquiert le monopole de l’émission à travers les canaux jugés par elle les plus appropriés, dont des apports aux collectivités publiques.

Un point qui révulse ses opposants pour qui une telle possibilité dégénèrerait nécessairement en gabegie financière car la banque centrale ne pourrait pas, selon eux, résister à la pression des milieux politiques pour toujours plus de facilités. Une critique qui pourtant apparaît plus une pétition de principe que réellement fondée, car la mission de la BNS serait précisément définie dans la Constitution et son exécution ferait l’objet de la transparence la plus totale devant le parlement et devant les citoyens. Compte tenu du système politique suisse, il n’y a pas de condition plus idéale pour l’appliquer.

Un système «monnaie pleine» est-il adapté à toutes les circonstances?

Les modalités d’application soulèvent également des critiques véhémentes: système trop rigide pour supporter les chocs, incapacité à détruire la monnaie créée en cas de besoin, détérioration du bilan de la BNS... Pourtant, il est facile de voir qu’il n’en est rien si l’on veut bien abandonner les schémas anciens et réfléchir dans le cadre du nouveau paradigme.

La BNS serait tenue de poursuivre un objectif de croissance monétaire non à court terme mais dans le cadre de prévisions glissantes, par exemple à l’horizon d’un cycle économique. Elle aurait ainsi toute la souplesse requise pour s’adapter aux fluctuations conjoncturelles.

Par ailleurs, en cas de variations de la préférence pour la liquidité (vitesse de circulation), de multiples instruments seraient à sa disposition pour ajuster rapidement, contrairement au système actuel, l’offre et la demande de monnaie afin de stabiliser l’économie.

En cas d’afflux de capitaux extérieurs et de mise en place d’une politique de change, les problèmes seraient de même nature que ceux rencontrés aujourd’hui, mais des solutions existent et elles seraient sans doute plus efficaces pour garder le contrôle, à la fois de la monnaie et du crédit qui, faut-il le rappeler, sont dissociés dans le nouveau système.

Défendre le statu quo, même rafistolé comme il l’est aujourd’hui, n’est pas facile. Il faut le reconnaître.

C’est pourquoi nous invitons nos critiques à cesser d’agiter la peur du changement et de réfléchir à un nouveau paradigme qui n’est pas nouveau en soi, puisqu’il a été pensé dans ses fondements par les plus grands esprits de la science économique, mais qui répond aux problèmes de notre époque. Il s’agit de prendre conscience que l’initiative Monnaie Pleine n’est pas une réforme de faible ampleur, mais une véritable tentative de refonder un nouvel ordre monétaire plus sûr, plus efficace et plus équitable.

Christian Gomez

Economiste et ancien banquier

Initiative Monnaie pleine


 

 
 



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