Il n’existe pas de «modèle africain»

lundi, 20.03.2017

Jean-Claude Gandur. Ces pays sont bien trop divers pour imaginer un modèle unique. Et les modèles occidentaux n’y sont pas transposables.

Interview: Nicolette de Joncaire

Avec l’Africa CEO Forum, l’Afrique est à l’honneur à Genève cette semaine. Les plus grandes personnalités du monde des affaires africain et européen y affluent. Investisseur historique en Afrique où il travaille depuis quarante ans, Jean Claude Gandur nous fait part de sa réflexion sur les modèles de développement africains. Entretien.

Avec 55 pays différents, peut-on parler d’un modèle de développement africain ou de plusieurs?

La diversité sociologique est évidente. Sont également distincts les styles de gouvernement, les étapes de développement et les bases économiques. Certains pays sont essentiellement agricoles, d’autres tirent leurs revenus de l’exploitation des ressources minières ou des énergies fossiles. De nombreux Etats jouissent d’un vaste littoral alors que d’autres - et pas des moindres - sont complètement enclavés. Comme l’évoquait Levi Strauss, il existe aussi un poids des traditions africaines différent selon les pays, mais également des marques puissantes laissées par les colonisations dont le découpage n’a pas respecté la répartition ethnique. Il faudra attendre une fusion des différentes cultures au sein de chaque pays pour concrétiser un «vivre ensemble» perturbé par ce découpage. A cela s’est ajouté plus récemment le poids des religions avec de nouveaux clivages comme observé lors de la scission du Sud-Soudan à majorité chrétienne en 2011. Il n’existe pas de «modèle africain». Je serais presque tenté de dire qu’il existe un modèle par pays.

Il est beaucoup question de cohésion régionale: Afrique du Nord, de l’Est, de l’Ouest, centrale, australe. Qu’en dites-vous?

Je connais mal l’Afrique du Nord et ne peux rien en dire. Par contre, en Afrique sub-saharienne, il me parait que l’Afrique de l’Ouest où la colonisation française a laissé une forte empreinte administrative, éducative et monétaire - avec deux francs CFA - présente une cohésion plus marquée. La manière dont est dirigé le Congo Kinshasa, autrefois sous domination belge, est très différente de celles dont sont dirigés les autres pays du bloc francophone, par exemple. Sans parler des dissemblances avec les anciennes colonies anglaises ou portugaises. Cette empreinte de la France s’est atténuée avec le détachement progressif des jeunes générations. Longtemps, les jeunes Africains faisaient leurs études en France ce qui est moins le cas aujourd’hui.

Il existe toutefois d’importantes interdépendances entre pays.

Sans nul doute. Lors des troubles politiques en Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Mali se sont trouvés coupés de leur approvisionnement en carburants et se sont tournés vers le Bénin. L’instabilité régionale conjuguée à l’interdépendance est un frein à l’établissement d’une infrastructure pérenne. C’est vrai pour les pipelines mais l’est également pour le réseau ferroviaire, électrique ou routier. La fameuse Transafricaine qui devait relier l’Algérie au Cap attend toujours.

Quelles sont les pays les plus dynamiques?

L’Afrique de l’Est compte deux locomotives: le Kenya et la Tanzanie. Ce sont de beaux modèles tant sur le plan des efforts de transparence que sur celui des investissements. La chance de la Tanzanie est de ne pas compter d’ethnie dominante. Les pays où une ethnie est majoritaire et ceux où deux ethnies principales s’affrontent ont plus de difficulté à trouver un équilibre politique qui favorise le développement social et économique.  Toutefois, le Kenya où dominent les Kikuyus a su créer cet équilibre. En Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire s’est relevée de deux crises majeures qu’elle a dépassées pour réussir économiquement chaque fois. Le Sénégal aussi, sans revenu des matières premières, a su créer un modèle entrepreneurial, ouvert à la société civile qui donne confiance aux investisseurs étrangers. Une fois encore, il y a autant de modèles - réussis ou pas - que de pays.

Existe-t-il vraiment une malédiction des matières premières?

Cela fait peu de doute. Qu’il s’agisse du pétrole au Biafra, du diamant au Libéria et au Sierra Leone ou des deux en Angola, les matières premières ont été à l’origine de graves conflits très destructeurs.

Pourquoi n’avoir pas favorisé la transformation locale des matières premières pour stimuler les économies?

Aujourd’hui 80% des matières premières africaines sont exportées en vrac. C’est une grave erreur. Certains gouvernements l’ont compris. La Tanzanie fait actuellement pression sur une grande société minière du domaine aurifère pour qu’ils transforment l’or sur place. Au-delà des bénéfices économiques, les Africains se sentiraient moins lésés s’ils avaient le sentiment d’exporter des produits finis ou semi-finis, d’apporter de la valeur. Il y a une dimension psychologique autant qu’économique à accroitre leur place dans la chaine de valeur. S’il est vrai que certains procédés exigent d’énormes  quantités d’énergie, pas nécessairement disponibles, comme cela s’est vu dans l’expérience de la transformation d’alumine en Guinée Conakry, les Etats doivent insister sur cette transformation locale, avoir la volonté de l’imposer.

Pour s’industrialiser, l’Afrique a besoin d’infrastructures encore très insuffisantes.

La construction de l’infrastructure africaine est en route, même si elle a pris beaucoup de retard. Il est intéressant de noter comment un petit bout de route - de Nationale 5 sur le trajet Bamako-Dakar - a pu modifier (et accélérer) le parcours des flux de marchandises et mener à un immense projet portuaire en eau profonde au Sénégal.

Pourquoi pas un réseau ferroviaire?

Les réseaux ferroviaires sont chers, tant en dépenses en capital (capex) qu’en coûts récurrents d’exploitation (opex).

L’innovation peut-elle permettre à l’Afrique de définir des modèles de développement différents de ceux du passé?

L’Afrique n’est pas obligée d’imiter ce que nous avons fait, les modèles de développement occidentaux ne sont pas transposables. En 1981 déjà, Jean-Jacques Servan-Schreiber écrivait que l’informatique à portée de tous révolutionnerait le développement et permettrait aux pays du tiers monde, et à l’Afrique en particulier, de rattraper les nombreuses années perdues sur le chemin du développement.

Le réajustement est effectivement très rapide. Pour ne citer qu’un exemple, en matière d’éducation, le programme MOOCs de l’EPFL en partenariat avec des institutions partenaires en Côte d’Ivoire, au Cameroun et au Sénégal est un formidable succès. L’informatique permet de pallier aux insuffisances en universités et en professeurs. Ces instruments très novateurs permettent, à partir de l’enseignement, d’accélérer la maturité des élites. Il n’y a pas de développement possible sans éducation, sans accès à l’information.

A vos yeux, l’éducation est donc prioritaire?

Sauf campagnes de vaccination ou cas d’épidémies graves, elle doit passer au tout premier plan, avant même les projets de santé. Un peuple éduqué se laisse moins manipuler par la dictature. Il sait réagir. On l’a vu au Burkina Faso.

L’Afrique serait le continent le plus frappé par la fuite des cerveaux. Pourquoi?

La fuite des cerveaux est un gros problème dont les racines sont doubles. Pour ceux qui exercent des métiers de pointe, le continent n’offre pas suffisamment de capacités (instituts universitaires, laboratoires de recherche). En outre, dans ces métiers, l’écart de revenu entre l’Afrique et l’Europe, les Etats-Unis ou l’Asie sont importants. Les compétences vont là où elles peuvent s’exprimer. L’Afrique doit réussir à les stabiliser sur place.

Pour en revenir à l’innovation, quelle sera en Afrique la place des énergies renouvelables?

Si l’Afrique n’est pas encore porteuse en soi d’innovation dans ce domaine, elle s’adapte à un mouvement inéluctable dont elle a compris la nécessité.

Que penser de l’essor de la classe moyenne en Afrique?

La classe moyenne est le tissu indispensable de la stabilité d’un pays.  Ceux où s’est développée une classe moyenne instruite fonctionnent beaucoup mieux.  Il importe de comprendre que le développement d’une classe moyenne ne peut se faire sans accompagnement bancaire, sans modification de la confiance dans la population. En bref, sans crédit, pas de classe moyenne. Les banques africaines s’y sont attelées, au Nigeria, au Ghana et dans bien d’autres pays.

Quid du fameux décalage entre l’Afrique et le monde développé?

Il y a quarante ans, le décalage entre Afrique et Europe était d’environ cinquante ans. Aujourd’hui, nous roulons à la même vitesse, sur des problématiques semblables. L’Afrique a comblé une grande partie de son retard. Restons toutefois attentifs à ceux, condescendants, qui ont tout intérêt à garder l’Afrique dans l’ignorance puisque c’est devenu leur fond de commerce.

Quels sont les problèmes qu’il faudrait aborder en priorité pour attirer les investisseurs?

Il faudrait résoudre de nombreux facteurs de blocage: un cadre administratif souvent difficile, une fiscalité parfois trop lourde ou mal adaptée, un cadre légal lacunaire. Un certain nombre de pays ont déjà fait du nettoyage mais la protection des investisseurs reste souvent insuffisante.



 

 
 



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