Comment préparer son héritage

vendredi, 17.03.2017

Préparer ses héritiers à recevoir le patrimoine familial, c’est leur transmettre la connaissance de son histoire et de ses valeurs.

Catherine Motamedi*

Un patrimoine familial, c’est bien plus qu’un patrimoine: c’est un projet pour la génération en charge des affaires, une responsabilité pour celle qui lui succèdera et bien souvent quelques écueils rencontrés sur le chemin de la transmission. De nombreuses familles ont vu leur fortune dilapidée en l’espace de trois générations, comme le dit si bien l’adage anglo-saxon «from shirtsleeves to shirtsleeves in three generations».

A l’aune d’une société en constante accélération, la construction et la destruction peuvent survenir plus rapidement encore de nos jours. L’on constate que les raisons qui président à une telle destinée familiale ne varient guère d’une famille à l’autre: concentrées sur la protection et la transmission de leur patrimoine, ces familles ont le plus souvent négligé leur capital le plus précieux, mais aussi le plus vulnérable, à savoir leur capital humain.

Les familles fortunées prennent en effet soin de protéger et faire fructifier leurs actifs financiers, en s’aidant de conseillers pour mettre leurs projets en perspective.

Dans un monde en perpétuel mouvement, la génération en charge des affaires sait qu’il faut investir, diversifier, disposer des meilleurs outils pour saisir les opportunités qui se présentent, maîtriser les risques, et générer des profits. Et dans ce processus, il peut arriver qu’elle ne prenne en effet pas suffisamment de temps pour préparer la génération qui lui succèdera.

Trop souvent, la famille se confond avec son patrimoine. Or, une famille, c’est avant tout une histoire, des valeurs, des envies, des circonstances, mais aussi des réseaux, un savoir-faire; autant d’éléments qui ne se chiffrent pas sur le plan comptable, mais qui peuvent se déprécier autant que les actifs tangibles qui composent un patrimoine. Trop souvent aussi, la dimension émotionnelle est exclue ou niée, comme ne relevant pas de la gestion d’un patrimoine. Ce faisant, on nie l’essence même du patrimoine familial, le fonctionnement très particulier d’une entreprise ou d’un projet familial. On oublie que l’émotion est au cœur du réacteur.

Picabia, dans une formule restée célèbre, a dit un jour: «l’esprit de famille a rendu l’homme carnivore».

Les familles sont évidemment empreintes d’affects. Or les émotions perturbent la prise de décisions rationnelles et l’oublier est une source évidente de conflit.

Les émotions empêchent le lâcher prise de la génération aux commandes, tout comme elles empêchent la génération qui doit lui succéder d’exprimer ses idées, ses souhaits et ses convictions.

Défaillances de communication, manque d’écoute, difficulté à passer la main, problèmes de confiance du côté de la génération en charge et incapacité à exprimer ses souhaits du côté de la nouvelle génération sont alors autant de symptômes de la maladie dont souffrira cette dernière, et qui l’empêchera de projeter dans le futur le patrimoine familial qui lui sera confié.

Préparer ses héritiers à recevoir le patrimoine familial, c’est leur transmettre la connaissance de son histoire, leur apprendre à respecter ses valeurs, tout en leur permettant de faire évoluer le savoir-faire qui leur sera transmis.

Cette préparation est un défi d’autant plus grand aujourd’hui que cette évolution nécessaire pourra être perçue par la génération aux commandes comme relevant bien plus de la révolution que de la seule évolution: nouvelles technologies, globalisation rapide et structures familiales évoluant elles aussi en version accélérée, sont toutes porteuses de rupture.

Sous l’effet des nouvelles technologies, les nouvelles générations ne font déjà plus rien tout à fait de la même manière.

Parce que le monde entier est à portée d’avion, elles voudront exporter leur savoir-faire et le patrimoine qui leur reviendra bien au-delà des frontières qu’avaient établies leurs parents. Parce que la nouvelle génération a été élevée dans un monde où «tout est possible», elle ne s’interdira aucune option de carrière, ni choix de vie.

Alors que, pour la génération en charge, le patrimoine familial ne peut perdurer que dans la continuité, pour la nouvelle génération, le patrimoine familial ne sera fructifié que dans l’acceptation de la rupture avec les méthodes et les convictions d’antan.

Evolution contre révolution. Le tout mêlé d’affect. Autant de sources de conflits intergénérationnels potentiels, exacerbés s’ils ne s’inscrivent pas dans une démarche de préparation choisie et volontaire.

Pour anticiper, ou résoudre, ces potentiels conflits, il faut d’abord s’entendre sur le socle commun et s’accorder à considérer que, sur des fondations solides, on peut tout construire.

Le socle commun au sein d’une famille, c’est son histoire et ses valeurs fondatrices.

Chaque membre peut et doit s’en sentir partie prenante et la communication familiale doit reconnaitre cette identité commune.

Dans ce contexte, chacun doit pouvoir prendre sa place, ne pas se sentir moralement tenu, se sentir libre de sortir du jeu et d’avancer sur son propre chemin, ou de suivre le chemin tracé pour lui. Seules la préparation et la formation des héritiers, soutenues par leurs parents, permettront cela.

La gestion et la transmission d’un patrimoine familial est complexe, tant par sa dimension émotionnelle que par les attentes parfois très antinomiques des membres de la famille. Formations adéquates, expériences révélatrices, discussions ouvertes au sein de la famille, et partages d’expériences avec d’autres familles dans la même situation sont autant de moyens que la nouvelle génération doit se voir offrir pour comprendre d’où elle vient, s’en nourrir et s’en imprégner, avant de pouvoir décider du chemin qu’elle aimerait emprunter.

Lorsqu’elle l’aura trouvé, elle pourra partager sa vision avec la génération qui lui transmettra un jour les commandes, et il sera de la responsabilité de cette dernière d’être à son écoute. Une aide professionnelle pourra utilement faciliter ce processus, tant par la technicité en matière financière, juridique ou de gouvernance familiale qu’elle apportera, que par l’éclairage, neutre et dénué d’affect, dont elle pourra faire bénéficier les membres de la famille.

Il y a près de 200 ans, Nathan Mayer Rothschild (1777-1836), constatait que «faire fortune requiert beaucoup d’audace et de prudence, et lorsque vous avez enfin réussi, il vous faudra encore dix fois plus d’esprit pour la conserver.»

C’est à ce même esprit que la génération en charge doit faire appel pour se souvenir, chaque jour, que la génération qui lui succèdera porte en elle l’espoir d’un futur pour le patrimoine familial, et que même si ce futur n’est pas celui dont elle avait rêvé, il revient à la nouvelle génération de l’imaginer et de le construire, un jour, toute seule et à sa façon.

* Head of Wealth Solutions, Edmond de Rothschild (Suisse) S.A.


 

 
 



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