Les crises et la montée des populismes

jeudi, 16.03.2017

L’analyse historique montre que d’autres facteurs interviennent également pour expliquer la tentation des replis nationaux.

Virgile Perret*

Du Brexit à l’élection de Donald Trump en passant par la montée du Front national en France, la liste est longue d’événements venant accréditer l’idée selon laquelle la crise financière de 2007-2008 et ses multiples soubresauts sont au moins en partie responsables de la montée des populismes et de la tentation du repli national.

Si elle trouve désormais un certain écho dans l’opinion publique, la thèse d’un lien de cause à effet entre crise financière et populismes est-elle pour autant fondée?

Une recherche récente, qui se distingue par son ambition scientifique, a analysé ce phénomène de manière systématique dans 20 démocraties avancées entre 1870 et 2014, passant au peigne fin plus de 100 crises financières et 800 élections.

Les résultats sont d’une netteté accablante. Les crises financières augmentent en moyenne d’un tiers le vote pour l’extrême-droite, engendrent une fragmentation politique qui rend la gouvernance post-crise plus difficile et déclenchent différentes formes de contestation sociale dans les rues (grèves générales, manifestations).

Les récessions «normales», c’est-à-dire qui n’impliquent pas de crise financière, ne produisent pas de tels effets. Cette différence s’explique par le fait que les crises financières sont perçues comme un échec de la part d’élites politiques entretenant des liens de collusion avec la finance.

Autre explication: les crises financières ont généralement des répercussions massives et spectaculaires (chômage, faillites) et impliquent des opérations de sauvetage des banques avec de l’argent public. Ces opérations sont financées par des réductions des dépenses publiques et des hausses d’impôts et sont par conséquent très impopulaires.

Mais l’étude comporte aussi un résultat qui se veut plus rassurant: les effets des crises financières s’estompent après 5 ans, et 10 ans plus tard la vie politique reprend son cours normal. Or, 10 ans après 2007, nous nageons toujours en pleine flambée de populismes d’extrême-droite mais aussi dans une certaine mesure d’extrême-gauche. Comment cela se fait-il? Deux types d’explication sont possibles.

D’une part, outre l’intensité et la longueur de la crise, sa gestion en Europe - et en particulier l’échec des politiques d’austérité soutenues par tous les partis de gouvernement historiques - a provoqué une désaffection de l’électorat de ces partis vers de nouvelles forces politiques.

D’autre part, même si la crise financière joue un rôle important, elle ne constitue pas, à elle seule, une explication suffisante. D’autres facteurs, exogènes à la crise, favorisent la poussée des mouvements radicaux.

En Europe, les élites politiques ont opéré dès 2010 un tournant vers l’austérité dans la gestion de la crise, arguant qu’il s’agissait non pas d’une crise d’origine financière mais d’une «crise des dettes souveraines». Ce discours met l’accent sur la responsabilité des gouvernements nationaux dans la débâcle financière et non sur ses causes économiques et financières.

La crise a ainsi été présentée comme résultant d’une succession d’erreurs commises par de «mauvais élèves» de l’Europe. Cette manière de voir a profondément divisé l’Europe et suscité une réaction politique divergente. Dans la plupart des «pays débiteurs» (Grèce, Espagne, Italie, Portugal, Irlande, Chypre), les mesures d’austérité ont plutôt favorisé l’essor d’une extrême-gauche réclamant une solidarité européenne plus forte.

Dans les «pays créanciers» (Allemagne, Autriche, Finlande, Pays-Bas, France, etc.), on a plutôt assisté à une poussée de l’extrême-droite refusant la solidarité européenne.

Cette dimension politique de la crise est importante pour comprendre la dynamique qui a porté la montée du populisme en Europe.

Mais la montée en puissance des partis populistes s’explique par d’autres facteurs, non strictement financiers.

En ouvrant les frontières, la mondialisation induit un sentiment de déstabilisation économique et un trouble identitaire dans certaines couches de la population, qui se traduisent par une aspiration au repli sur soi et une quête de réconfort dans une société homogène et protectionniste.

Sur le plan interne, les étrangers deviennent les boucs émissaires de tous les maux et les discours xénophobes prolifèrent sur la diabolisation de cette confortable victime expiatoire.

Sur le plan externe, la crise des réfugiés et les attentats terroristes sont mis en avant pour légitimer la nécessité d’un retour des contrôles aux frontières nationales.

Le discours populiste s’abreuve également d’une critique de l’establishment qui cristallise l’exaspération des citoyens face aux scandales financiers, ainsi qu’aux affaires de corruption qui égrènent l’actualité. Superposés à la crise financière, ces facteurs constituent de puissants ressorts pour les partis populistes.

Le cas de la Suisse inciterait plutôt à relativiser tout lien de cause à effet trop univoque entre crise financière et montée du populisme et à privilégier une analyse plus sensible à une pluralité de facteurs en interaction.

Davantage que l’impact socioéconomique de la crise, qui reste très modéré en Suisse, c’est peut-être le succès d’autres partis populistes européens qui a contribué à galvaniser encore davantage l’UDC, qui domine le paysage politique depuis 1999. Il est vrai que nous assistons ces dernières années à une multiplication des consultations populaires initiées par l’UDC qui, comme l’explique François Cherix, joue un double jeu en étant à la fois un parti gouvernemental et une force démagogique et populiste qui dicte l’agenda politique du pays par des propositions irresponsables qu’elle parvient parfois à faire triompher.

Cela a été le cas en particulier avec son initiative «contre l’immigration de masse», approuvée de justesse par le corps électoral et les cantons le 9 février 2014.

Le discours de l’UDC est caractéristique de cette nouvelle extrême-droite qui se développe en Europe dans le sillage de la crise, qui se nourrit d’une hostilité à l’égard de l’Union européenne et capitalise sur les questions d’ordre migratoire. La crise n’en est pas la seule cause, mais elle joue plutôt un rôle d’amplificateur.

* Domaine public

www.domainepublic.ch

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