Retour du capitalisme africain à Genève

jeudi, 16.03.2017

Africa CEO Forum. Mille participants dont une cinquantaine de décideurs politiques à la recherche de partenariats pour stimuler la croissance africaine.

Interview: Nicolette de Joncaire

Genève est riche de conférences, rencontres, sommets et forums. Héritage d’une tradition de neutralité et présence des organisations internationales y sont pour beaucoup. En cinq éditions, l’un des derniers nés de ces évènements, l’Africa CEO Forum a rapidement pris une ampleur singulière, tant par le nombre de participants que par la présence des plus grandes personnalités du monde des affaires africain et européen, sans oublier la participation de décideurs politiques de premier niveau. Malgré une série de difficultés récentes dues à la baisse des coûts des matières premières, le RNB par habitant africain s’est envolé, multiplié par plus de 3,5 depuis l’an 2000*. L’Afrique est d’ores et déjà un relai de croissance de premier plan et le rendez-vous est devenu emblématique. Entretien avec Amir Ben Yahmed, président de l’Africa CEO Forum.

L’édition 2016 de l’Africa CEO Forum à Abidjan a été un succès. Pourquoi revenir à Genève? Pourquoi ne pas avoir choisi une autre ville africaine ou une ville européenne avec davantage d’attaches à l’Afrique?

Pour comprendre le choix de Genève, il est portant de revenir à la genèse du forum. Le Africa CEO forum a été créé à en 2012 à Genève pour mettre en lumière le dynamisme du capitalisme africain dans un lieu où les anglophones et les francophones pouvaient se retrouver. La présence à Genève des Nations-Unies, ainsi que d’un nombre important d’institutions privées et supranationales internationales, place la ville au cœur de notre sujet. Nous avons la volonté d’alterner éditions en Afrique et éditions internationales car notre principal objectif est la recherche de partenariats et de financements susceptibles d’accélérer la croissance africaine.

Avez-vous formé des partenariats avec d’autres institutions?

Notre unique partenariat est avec la Banque Africaine de Développement.

Quelles seront les principales personnalités politiques et du monde des affaires présentes au Forum cette année?

Le nombre de participants inscrits dépasse le millier et comprend une cinquantaine de décideurs politiques dont, entre autres, le président du Sénégal, Macky Sall, celui du Ghana, Nana Akufo-Addo et le Premier Ministre du Gabon, Emmanuel Issoze Ngondet. Seront aussi parmi nous le Conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann et le Conseiller d’Etat de la République de Genève, Pierre Maudet. Mais le Forum vise d’abord à attirer le secteur privé et à favoriser le networking et les courants d’affaires. La participation des chefs des plus grandes entreprises africaines et européennes est essentielle à nos yeux car nous cherchons à promouvoir le dialogue public-privé et à faire valoir la nécessité du financement privé d’investissements indispensables au développement du continent. Ce qu’on appelle Business to Government (ou B2G).

En dehors de la participation proprement dite, comment mesurez-vous le succès du Forum? En termes d’accords entre entreprises par exemple.

La croissance de la participation prouve la place que le Forum a su se créer et la contribution du secteur public démontre que le dialogue fonctionne. Nous sommes passés de 500 à plus de 1000 délégués en cinq éditions et nos guichets sont fermés plusieurs semaines avant le début de la conférence car nous estimons avoir atteint notre limite. Pour ce qui va de l’efficacité du Forum aux yeux du business, nous menons chaque année un sondage qui démontre que 70 à 80% des participants ont identifié ou concrétisé une opportunité pendant la manifestation. Ce fut le cas, par exemple, pour certaines banques marocaines en Côte d’Ivoire ou entre des entreprises ivoiriennes et camerounaises. C’est aussi le cas d’un certain nombre de fonds d’investissement. Le Forum n’est pas un raout médiatique c’est un lieu d’affaires.

On parle souvent de modèle de développement pour l’Afrique mais ne devrait-on pas plutôt parler de modèles africains compte tenu de la diversité du continent?

L’identité africaine est en devenir. L’Afrique est multiple et il n’existe pas de modèle africain unique mais des modèles régionaux réunis sur la base de communautés culturelles et linguistiques: celui de Afrique de l’Ouest, de l’Afrique de Est ou de l’Afrique australe. Chaque pays présente ses spécificités et il existe des problématiques propres aux pays enclavés ou aux pays sans ressources naturelles. Les besoins communs à tous sont ceux des infrastructures et du financement. Il est certes nécessaire de prendre en compte culture et histoire pour savoir d’où on part mais c’est en premier lieu la gouvernance qui importe. Il faut à l’Afrique une vision, des hommes capables de la porter et un cadre institutionnel. L’Afrique manque encore de ressources humaines de qualité et de financement et il faut donc y travailler davantage et y appliquer davantage de rigueur. La corruption existe partout mais l’Afrique a moins le loisir de se le permettre. Par ailleurs, il n’existe plus de latence: l’Afrique vit les changements en accéléré et a aujourd’hui les mêmes enjeux que les autres régions (digitalisation, gouvernance). Ses hommes politiques doivent se réveiller. Quant à recycler le modèle des pays avancés, cela me paraît un concept périmé. Il a vécu.

Vous consacrez une session au leadership féminin en Afrique. Quelles en sont les problématiques?

Le leadership féminin présente les mêmes enjeux que dans les pays avancés. On y retrouve des sujets identiques: accès à l’éducation, aux promotions, à la visibilité. En Afrique, les secteurs les plus avancés, télécom ou banques, comptent beaucoup de femmes leaders mais globalement, il y a moins de 20% de femmes à la direction des entreprise et seulement  5% de femmes CEO. Ce n’est pas une volonté mais une réalité. Au Forum, nous ne comptions au début que 10% de femmes. Elles sont désormais 20% mais il nous a fallu un travail pointu pour y arriver. Leur visibilité est moins importante et elles ont moins de volonté de s’exposer.

Quelles sont les innovations clés pour le développement africain?

Ne pas avoir de secteurs développés a conduit à identifier des solutions innovantes. C’est vrai pour les  fintech qui sont très en avance sur celles des économies développées. Ce sera également vrai pour l’éducation en ligne (les Moocs par exemple) et pour le diagnostic médical à distance ou encore pour les énergies nouvelles, le solaire ou l’hydraulique. L’Afrique est un terrain fertile de développement technique. Le Maroc est un leader très volontariste des énergies renouvelables avec deux projets emblématiques dont la centrale solaire de Noor.

L’Afrique reste aux yeux de l’Occident une réserve de matières premières. Comment favoriser la transformation locale des ces matières premières pour stimuler les économies?

La malédiction des matières premières? Il s’agit d’abord d’un manque de volonté politique mais aussi de taille des marchés car il est difficile de créer une industrie dans des espaces très fragmentés et qui peinent à atteindre une taille critique. En Côte d’Ivoire, la filière du cacao fonctionne bien. C’est aussi le cas de l’industrialisation du bois au Gabon ou du secteur du cuir et du textile en Ethiopie. Le Bénin a le potentiel d’un pays agro-industriel mais son lobby du commerce en freine le développement.

Peut-on réellement parler d’un essor de la classe moyenne en Afrique?

Il suffit de voyager en Afrique pour être frappé par l’essor de sa classe moyenne même si cette évolution reste difficile à mesurer. La définition de Banque Mondiale est trop large: deux dollars par jour ne suffisent pas à dépasser le seuil de pauvreté ni à permettre de dégager une épargne ou à profondément modifier les habitudes de consommation. Le décollage est très clair mais vers quel type de produits, vers quel type de consommation?

L’Afrique serait le continent le plus frappé par la fuite des cerveaux. Comment l’éviter et assurer la relève de l’encadrement?

La fuite des cerveaux est moins une réalité qu’elle ne l’a été et on assiste à un retour important des diasporas. Les postes ne manquent pas et les salaires sont élevés en Afrique, trop parfois pour favoriser la compétitivité. L’urbanisation devrait être conçue pour offrir une qualité de vie supérieure mais le rapatriement est en cours. Reste que l’éducation demeure la problématique la plus importante du continent.

* Banque Mondiale



 

 
 



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