La politique agricole helvète à toutes les sauces

mardi, 14.03.2017

Il faut dépasser le débat sur le contre-projet à l’initiative de l’Union suisse des paysans.

Jean-Daniel Delley*

Des heures durant, le Parlement fédéral a débattu de la sécurité et de la souveraineté alimentaires. Résultat: un nouvel article constitutionnel qui n’apporte strictement rien de nouveau par rapport au droit en vigueur. Il s’est bien gardé par contre d’aborder les vrais problèmes d’une agriculture helvétique écologiquement non durable et largement dépendante des intrants importés.

Rappel. En adoptant en 2013 la Politique agricole 2014-2017 (PA 14-17), les Chambres fédérales ont mis fin aux paiements directs par tête de bétail et par hectare au profit d’une aide financière – plus de 3 milliards par année – favorisant la qualité de la production, du paysage et la protection de l’environnement.

Ce virage a déplu à l’Union suisse des paysans (USP). Mais, craignant un échec devant le peuple, l’USP a renoncé à dégainer l’arme référendaire. Elle a préféré lancer une initiative populaire «pour la sécurité alimentaire». Ce texte ne faisait que reprendre les dispositions constitutionnelles guidant la politique agricole actuelle. En réalité, l’USP se devait de manifester sa présence face à des troupes ébranlées par la PA 14-17 (DP 2085). Le Conseil des Etats a cru bon d’élaborer un contre-projet, peut-être pour permettre à l’USP de sauver la face car le succès de son initiative dans les urnes n’était pas garanti. Peut-être également pour donner une réponse anticipée à deux autres initiatives populaires labourant le même terrain: l’initiative «pour des aliments équitables» et l’initiative «pour la souveraineté alimentaire». Ce contre-projet couvre un vaste champ, de la préservation des exploitations agricoles et des terres à l’utilisation efficiente des ressources naturelles, en passant par la facilitation des importations, compléments indispensables à la sécurité alimentaire et à une production répondant aux exigences du marché.

Innovant, ce vaste programme? Pas le moins du monde. Il fallait voir le conseiller fédéral Schneider-Ammann répondant à un feu nourri de questions portant sur d’éventuelles réglementations supplémentaires, sur des charges nouvelles pour les paysans ou encore sur des coûts additionnels pour le budget fédéral. Et le magistrat de garantir, à la grande satisfaction des interpellants, que rien ne changerait. Dès lors ce texte constitutionnel fut adopté à une écrasante majorité, les agriculteurs, les écologistes et les libéraux y trouvant chacun quelque satisfaction symbolique. Souveraineté et sécurité alimentaires, excellence et qualité d’une production agricole de proximité, développement durable. Derrière ces qualifications autosatisfaites qui ont émaillé les débats parlementaires se cache une réalité beaucoup moins glorieuse. Le récent constat établi par le Conseil fédéral sur l’impact environnemental de l’agriculture n’est guère réjouissant.

L’agriculture intensive pratiquée en Suisse contribue à une diminution drastique de la biodiversité et à la pollution des eaux et des sols. Cette production est largement dépendante des importations: 71% des aliments pour la volaille proviennent de l’étranger, 55% pour les porcs et le bétail. Au total, ces importations nécessitent plus de 200’000 hectares de cultures, souvent conquis sur la forêt tropicale, équivalant aux deux tiers des surfaces cultivées.

Même dépendance pour ce qui est par exemple des cultures maraîchères. Le slogan publicitaire «Proche de chez vous» élude l’apport massif de pétrole nécessaire pour produire ici des salades et des tomates en hiver. Alors que les mêmes produits importés du sud de l’Europe exigent quatre fois moins d’énergie fossile, transport compris. Rudolf Strahm ne manque pas de relever que ces importations – d’ailleurs massivement faites par Coop et Migros qui n’en poursuivent pas moins leurs programmes de coûteuse proximité régionale – éviteraient de faire venir une main-d’œuvre bon marché, du Portugal et de Pologne principalement.

En clair, l’agriculture helvétique produit trop, beaucoup trop par rapport aux bases naturelles disponibles. Ce faisant, ce sont ces bases mêmes qu’à terme elle met en péril. L’UDC «qualité suisse», si soucieuse de défendre l’indépendance et l’intégrité de la patrie, ne semble guère préoccupée par cette menace. Pour garantir la sécurité alimentaire du pays, il suffit d’appliquer à la lettre son initiative sur l’immigration, a proposé sans rire le Zougois Thomas Aeschi.

Il faudra donc attendre encore pour que s’ouvre le véritable débat sur une agriculture durable, c’est-à-dire adaptée au terrain, à l’écosystème dans lequel elle s’exerce, comme l’explique l’agronome Hans-Rudolf Herren, pionnier mondialement reconnu de l’agroécologie, cette approche qui privilégie la gestion des systèmes naturels plutôt que leur exploitation.

* Domaine Public

www.domainepublic.ch/articles/31186


 

 
 

 
 
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