En finir avec la centralité du travail

lundi, 13.03.2017

Pourquoi stagnation et suppression de postes peuvent être accueillis comme de bonnes nouvelles. A certaines conditions bien sûr.

Alexander Bergmann*

On entend depuis 2008 que nous sommes en crise, crise signifiant taux de croissance bas et spectre permanent du chômage. Le message est relayé et amplifié sans cesse par les médias. D’autres voix se sont levées récemment pour évoquer d’autres préoccupations. De plus en plus de gens s’interrogent sur le futur du travail. Ils se soucient le plus souvent de la suppression de postes de travail par la révolution 4.0.

Les plus pessimistes pronostiquent la disparition de 50% des postes de travail et un chômage massif, ainsi qu’une stagnation tout aussi drastique de la croissance. Certains demandent de taxer les robots pour subventionner ces futurs chômeurs et pour soutenir la consommation, moteur de la croissance. D’autres, plus optimistes, croient que la plupart des travaux qui seront faits par des robots dans le futur seront remplacés par d’autres, dont on ne sait souvent pas encore ce qu’ils seront.    

Ces optimistes font remarquer que dans les Etats dans lesquels la robotisation a le plus progressé, le chômage n’est pas le plus élevé. Au contraire. Ils s’opposent alors le plus souvent à l’idée de taxer les robots, mesure qui découragerait de nouveaux investissements, empêchant ainsi la création de nouveaux emplois, et hypothéquerait plus généralement le futur. On craint d’autre part des conséquences négatives, voire désastreuses (pour l’emploi aussi bien que pour les finances publiques), d’une reforme fiscale (plus ou moins imposée de l’extérieure) qui pourrait amener des multinationales à quitter le pays. Ce qui reviendrait aussi à une diminution des places de travail et à un ralentissement de la croissance.

Je suis doublement frappé par ce genre de craintes. D’abord, elles reflètent une vue du monde qui me paraît être extrêmement conservatrice;puis elles nous posent en victimes de développements, comme si ceux-ci étaient inéluctables, ne nous laissant aucun choix. Alors qu’ils sont provoqués par nous-mêmes et devraient donc être maîtrisables.

Quant à la vue du monde, on se cramponne à une vision, où le plein emploi et la croissance sont gage de bonheur. Seul un homme/une femme qui travaille et qui pourra consommer toujours plus, peut être heureux/heureuse. Pourtant, tout le monde ou presque aspire à des vacances et à une retraite anticipée. Faut-il donc vraiment du travail pour être heureux? Et tout le monde commence à se rendre compte que davantage de consommation ne signifie pas forcément davantage de bonheur.

C’est une révolution d’imaginer un monde dans lequel le travail n’est pas central. Pour la très grande majorité des gens, le travail a été central pendant des millénaires: ils devaient travailler pour vivre, survivre. Mais, le progrès technique nous a libérés de cette contrainte absolue. Aujourd’hui, dans les sociétés prospères  comme la Suisse, la plupart des gens ne travaillent plus pour gagner leur pain quotidien, mais pour acquérir leur BMW et leurs vacances aux Maldives.

C’est aussi une révolution d’imaginer une économie sans croissance, tant on nous a rabâché les oreilles avec la nécessité, voire l’inévitabilité de la croissance (moins longtemps, il est vrai: pas pendant des millénaires, mais seulement depuis la révolution industrielle, donc depuis à peu près 200 ans), répétant péremptoirement que stagnation signifie déclin et mort.

Je crois que ces deux dogmes sont aujourd’hui périmés. Grâce aux trois révolutions industrielles (et maintenant la quatrième), nous pouvons envisager une société dans laquelle le travail ne serait pas central et la diminution des emplois pas une catastrophe, mais une bénédiction. Le travail ne disparaîtra pas, mais il ne conditionnera plus la vie de tout le monde; il pourra être exercé librement (sans la contrainte du genre «qui ne travaille pas, ne mange pas» et dans des doses et des conditions très variables et flexibles. Quant à la croissance, elle n’est plus nécessaire aujourd’hui (nous sommes collectivement assez riches pour vivre dans un confort certain et sans crainte du futur), mais pas seulement: elle devient la source de problèmes écologiques insurmontables. Si nous voulons échapper à ces problèmes, il est urgent de tendre vers une économie stable, sans croissance.

Ce qui me mène à mon deuxième constat, celui d’un sentiment généralisé d’impuissance: le progrès technologique nous tombe dessus, l’économie nous impose des impératifs, et les conséquences aussi bien de la technologie que de l’économie sont inévitables. Vraiment? Ne sont-ce pas des hommes qui produisent le progrès technologique? Ne sont-ce pas des hommes qui font marcher l’économie? Ne pourraient-ils pas aussi dire NON, ASSEZ? Ce n’est pas une question de pouvoir, c’est une question de vouloir! Donc une question de priorités et de valeurs. Et une question de courage.

En ce qui me concerne, je ne suis pas contre l’arrêt de tout progrès technique, tant qu’il nous sert. Et je trouve que celui qui élimine beaucoup de postes nous sert (c’est peut-être différent pour celui qui crée des robots qui éliminent tout contact humain entre fournisseur de services et client ou patient, ou des robots qui échappent de tout contrôle, ou encore qui permettent des manipulations génétiques qui produisent des alpha, beta, gamma).

Le travail n’est pas une source de réalisation de soi pour tout le monde; au contraire. Dans beaucoup de cas, d’autres activités (artistiques, sociales, spirituelles) seront préférables. L’élimination de postes de travail est donc souhaitable; elle pose problème seulement tant que le travail reste le mécanisme principal de distribution de revenus. C’est ça qu’il faut changer! Car, sans ça, les inégalités vont continuer à augmenter à un point où la société éclatera. Si le gros de notre production économique est assuré par des robots, il faut que tout le monde profite de leur travail et non seulement ceux qui ont investi dans ces robot ou travaillent avec eux (en les programmant et les surveillant).

Nous avons tout ce qu’il nous faut pour être heureux. Si nous ne le sommes pas, ce n’est pas pour des raisons matérielles, mais relationnelles et spirituelles. Je sais, que quand je parle de nous, tout le monde ne se sent pas concerné. Il y des pauvres chez nous, pour qui des problèmes matériels continuent d’être prépondérants. C’est un scandale, vu la richesse globale du pays! Là, de nouveau, c’est la distribution de cette richesse qui est en question. Nous ne devons pas prendre l’option de la facilité à court terme, qui cherche à résoudre ce problème d’inégalités par la croissance, qui permettrait (notez le conditionnel!) de les réduire sans rien prendre à ceux qui ont déjà plus qu’assez.

* Université de Lausanne


 

 
 

 
 
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