Isolationnisme américain: menace pour la place industrielle helvète

vendredi, 10.03.2017

Le président Trump va-t-il s’en prendre à l’excédent commercial ainsi qu’à la politique monétaire de la Suisse?

Jean-Pierre Ghelfi*

L’avenir de la place industrielle suisse est-il potentiellement compromis par la politique fiscale et économique annoncée par le nouveau président américain? Le Wall Street Journal du 27 janvier abordait le sujet par le détour de l’excédent de la balance commerciale allemande à l’égard des Etats-Unis qui s’est élevé l’année dernière à 56 milliards d’euros. De ce fait, l’économie allemande, et plus particulièrement son industrie automobile, se trouve dans le collimateur de Donald Trump. Or, note le WSJ, l’excédent commercial suisse a atteint l’année dernière un record de 37,5 milliards de francs, dont plus de 17 milliards pour les seuls Etats-Unis. Montant qui représente une proportion très supérieure à celle de l’Allemagne. Le WSJ n’en considère pas moins que la Suisse est un relativement petit pays et ne devrait pas figurer de sitôt dans la ligne de mire de l’administration américaine. Pour conforter son appréciation, le journal ajoute que près de la moitié de l’excédent commercial de la Suisse provient de la vente de médicaments dont la fabrication requiert relativement peu de personnel.    

Peu de jours après la parution de ce texte, on apprenait que Donald Trump avait reçu des dirigeants de grandes entreprises de la chimie-pharmacie. Il n’est pas exclu que, pour l’essentiel, son message a consisté à leur dire de rapatrier des emplois aux Etats-Unis et de ne plus délocaliser leur production. Cette consigne finira-t-elle aussi par s’adresser à nos grandes bâloises? La NZZ am Sonntag du 5 février se fait largement l’écho des préoccupations et enjeux mentionnés en première page de son cahier économique. Le texte évoque évidemment le thème de la pharmacie-chimie. Mais il se fait aussi l’écho d’intentions de Donald Trump de chambouler l’imposition des entreprises.

En très simplifié, le projet serait (est?) de renoncer à imposer les entreprises sur les bénéfices qu’elles réalisent, et à instaurer, en lieu et place, un impôt de 20% sur la consommation. Cet impôt indirect ne serait pas compté sur la part de la valeur produite dans le pays (Etats-Unis). En revanche, elle serait calculée sur la part de la valeur qui proviendrait d’importations. Les produits exportés ne seraient bien entendu pas taxés – ce qui est conforme aux règles qui prévalent en général sur les biens vendus à l’étranger.

Il n’est pas exclu que le nouveau système soit très complexe d’application. Bureaucratie quand tu nous tiens: comment distinguer dans un produit vendu la part de la valeur qui a été fabriquée dans le pays et celle provenant d’éléments réellement importés? Comment s’assurer que les indications fournies par les fabricants correspondent effectivement à la réalité? Mais surtout, ce nouveau système d’imposition contribuerait à chambouler les règles et principes généralement admis par l’Organisation mondiale du commerce.

Si ces intentions se confirment et se précisent, il serait assez opportun pour elle que l’Union européenne parvienne à rester suffisamment unie et homogène pour expliquer au président des Etats-Unis qu’on ne change pas d’un trait de plume des règles qui ont été laborieusement édictées au cours des décennies précédentes. Ce pourrait être d’ailleurs la raison pour laquelle Donald Trump ne cache pas qu’il entend désormais négocier des traités bilatéraux. Il commence ainsi par s’en prendre à un seul pays, en l’occurrence l’Allemagne, accusée au surplus de manipuler l’euro à la baisse afin de favoriser ses exportations. Ce qui est doublement faux. D’une part, si manipulations de l’euro il y a, elles seraient le fait de la Banque centrale européenne. D’autre part, si ces manipulations sont efficaces, ce n’est précisément pas celles que l’Allemagne souhaite, car ses dirigeants ne cachent pas, depuis longtemps, qu’ils préféreraient un euro plus fort!

Que se passera-t-il – ou passerait-il – chez nous si Trump venait à s’intéresser à notre excédent commercial, nous qui sommes aussi accusés de manipuler notre monnaie pour favoriser nos exportations? Il nous sera difficile de dire que les interventions de la BNS ne visent pas, effectivement, à faire baisser le franc. Ici, nous savons bien que l’objectif de la BNS est d’éviter l’envolée de notre monnaie pour que notre économie ne soit pas asphyxiée par noyade (quoique, de l’avis du président des Etats-Unis, l’étouffement par noyade ne serait pas dépourvu d’efficacité). Mais il n’est pas exclu que ce message ait de la peine à être entendu à Washington. Et nous serions tout seuls à devoir le défendre. La situation pourrait devenir compliquée.    

* Domaine Public

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