Taxer les robots? Mais de quoi s’agit-il?

jeudi, 09.03.2017

Une idée qui se veut novatrice et se révèle passéiste. C’est paradoxalement tenter de freiner l’effort constant qui vise à se libérer des tâches pénibles et répétitives.

Jacques Guyaz*

Un étrange débat a surgi ici et là après des déclarations de Bill Gates réclamant une taxation des robots dans l’industrie puisque ceux-ci prennent le travail des humains. Benoît Hamon, candidat à l’élection présidentielle française, propose lui d’attribuer un salaire fictif à chaque robot, ce qui accroîtrait le coût du produit ainsi fabriqué. La question de base est tout de même celle de la définition du robot. Or personne n’est capable d’indiquer clairement de quoi l’on parle.

S’il s’agit d’une machine consciente d’elle-même comme on en trouve dans les romans de science-fiction, nous sommes très loin du compte et nul ne peut prétendre qu’elle existera un jour. S’il est question des machines qui ont remplacé les ouvriers sur les chaînes de montage des usines automobiles, nous avons affaire à des outils, certes très perfectionnés avec capteurs et logiciels de conduite, mais qui ne sont pas conceptuellement différents d’un marteau ou d’un tournevis.

Ces nouvelles réflexions sur les robots concernent les dispositifs dotés de capacités d’apprentissage qui leur permettent des comportements non prévus par leurs créateurs. Il en va ainsi des logiciels qui équiperont les voitures autonomes et qui devront apprendre à reconnaître les aléas du trafic avant d’être validés et installés sur un véhicule. Le premier accident mortel d’une voiture autonome a été provoqué par l’incapacité du système embarqué de reconnaître un semi-remorque entièrement blanc sur fond de ciel très lumineux.

La combinaison des capteurs formés de caméras, de lasers, de radars avec les logiciels d’interprétation des données et leur transmission aux organes du véhicule a certainement fait d’immenses progrès. Mais peut-on vraiment parler de robots à propos de systèmes dont un humain peut reprendre le contrôle à n’importe quel moment? Si un tel automate remplace le conducteur d’un camion, faut-il introduire une taxe sur ce dispositif? La réponse se trouve dans l’histoire, au 19e siècle.

En 1810 en Angleterre, des lettres ont été envoyées à des directeurs de l’industrie textile au nom d’un certain Ned Ludd – lequel n’a peut-être jamais existé – menaçant de détruire les nouvelles machines textiles qui enlevaient du travail aux ouvriers. Ce mouvement très violent, dont les participants resteront connus sous le nom de Luddites, s’étendit sur près de 15 ans, se traduisit par la destruction de nombreuses machines et par une quasi-guerre civile dans les villes industrielles du centre de l’Angleterre. Un mouvement qui n’a pas épargné la Suisse, même s’il fut beaucoup moins important. En France, les révoltes des Canuts, les ouvriers de la soie de Lyon, sont en partie liées aux changements profonds des conditions de travail provoqués par l’apparition des métiers à tisser mécaniques.

Ces métiers à tisser sont au 19e siècle ce que les soi-disant «robots» sont à nos premières décennies du 21e siècle. Depuis les Luddites et les Canuts, nos sociétés ont appris à limiter les effets sociaux de la destruction des emplois et les progrès de la productivité ont conduit à un accroissement général de la richesse.

Taxer des machines revient à renchérir les progrès techniques et à en reporter les coûts sur le consommateur final. C’est paradoxalement tenter de freiner l’effort constant des humains pour se libérer des tâches pénibles et répétitives. Alors que les vraies questions posées par la robotisation renvoient à la répartition des richesses produites, à la diminution du temps de travail et à la reconversion des personnes qui pourraient être touchées par les changements techniques en cours.

Il est vrai qu’il s’agit là de débats qui structurent notre vie politique depuis 150 ans, et qui ont contribué à un progrès général des conditions de vie. Mais c’est parfois ennuyeux et bien sûr moins spectaculaire que l’idée d’un impôt sur les «robots».

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