De la diversité pour l’indépendance

jeudi, 09.03.2017

François Schaller

Le quotidien Le Temps inventoriait hier dix voies possibles, évoquées ici et là «pour sauver la presse». A peu près toutes impliquaient l’Etat d’une manière ou d’une autre: subventionner, interdire, taxer, exonérer, nationaliser… Ce que les collectivités publiques font déjà en partie, dans l’audiovisuel en particulier, comme dans la culture. Ce qui génère forcément toutes sortes de mécontentements et de frustrations plus ou moins légitimes.

Le mécontentement et les frustrations ne sont pas non plus absents s’agissant de presse écrite, comme la disparition de L’Hebdo l’a fait ressortir une fois de plus. Parce que la crise des médias n’est pas qu’une crise économique provoquée par un choc technologique (effet crise horlogère), et/ou la gratuité: effet low cost, Ikea contre Pfister, EasyJet contre Swiss, tout le monde n’a pas besoin d’information filtrée, vérifiée, alambiquée, coûteuse. Il s’agit aussi d’une crise morale, ou «des valeurs» selon l’euphémisme en vogue. Voire d’une crise générationnelle. Elle correspond certainement à des déterminismes économiques, mais pas seulement.

Ce qui est aussi en cause, c’est l’indépendance insuffisante, la diversité des points de vue et l’ouverture des débats dans un monde développé, individualisé, largement cultivé en comparaison historique. Qui se contente moins que jamais d’une approche étroitement métier, conformiste et paternaliste.

Approche selon laquelle les journalistes seraient dépositaires d’une sorte de sacrement leur octroyant une espèce de monopole dans le traitement sensé de l’actualité. Avec une pénible tendance à prendre la démocratie en otage dès que la profession est malmenée. Pourquoi ne serait-elle pas criticable comme les autres corporations, que les médias précisément ne se sont jamais gênés de sermonner à propos de tout et de rien? Est-ce nécessaire de se prendre pour le dernier rempart de la liberté, de se sentir violenté, de s’indigner à la première contrariété? L’histoire si glorieuse des médias dits «de qualité» n’est-elle pas elle-même encombrée de biais idéologiques, de faits grossièrement alternatifs, de petites et grandes manipulations plus ou moins conscientes? Avec lesquelles le monde a pu vivre tant bien que mal pendant des décennies.

Il est évidemment difficile de prévoir aujourd’hui où en sera le traitement de l’actualité dans dix ou vingt ans. On peut supposer toutefois qu’il y aura toujours une demande pour de l’indépendance et de la diversité. Bien que difficile à quantifier par rapport à ce qui existe aujourd’hui. Chaque média a ses contraintes d’indépendance. De public (dépendre de ses lecteurs est aussi une dépendance), de journalisme professionnel (la lourde conformité des procédures), de service public, d’annonceurs, de mandataires, etc. D’où l’importance de diversifier les modèles économiques: entreprises capitalistiques existantes, associatives, coopératives, publiques, fondations, mécénat, modèles hybrides ou informels… D’en imaginer surtout de nouveaux. Les journalistes s’en sont insuffisamment souciés d’un âge d’or à l’autre. Et le meilleur moyen de favoriser la diversité n’est en général pas d’intervenir d’en haut avec une solution arrêtée, mais bien de laisser faire la société «civile», chaotique et créative. Même si ça prend du temps.n


 

 
 

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