Le débat à l’épreuve du complotisme

vendredi, 17.02.2017

Les innombrables variantes du complotisme permettent de se mettre à l’abri des réfutations.

François Schaller

Un argument devrait pouvoir être confronté à des réalités en vue d’être ou non réfuté.  Même si les faits sont eux-mêmes sujets à interprétation. Une thèse irréfutable dans les sciences humaines n’a aucune valeur de connaissance. Elle est au plus métaphysique. Idéologique, s’indignerait-on aujourd’hui. C’est peu dire que ces considérations de bon sens du philosophe austro-britannique Karl Popper au XXe siècle ont une actualité particulière s’agissant de politique.

Les innombrables variantes du complotisme permettent précisément de se mettre à l’abri des réfutations. Ceux qui ne sont pas d’accord font simplement partie des conspirateurs du grand capital ou du moralisme. En tant que victimes consentantes, de laquais ou d’instigateurs.

Le même genre d’irréfutabilité bétonne à peu près tous les jugements face aux dirigeants de la droite populiste (Blocher conseiller fédéral, Trump président, Poutine, Berlusconi, Le Pen par anticipation). Corollaire: ils n’ont rien fait, ni ne font, ni ne feront jamais rien de juste ou de bien. Même une toute petite chose, par hasard, par inattention, par erreur. Impossible. Il n’y a qu’une colonne dans leur bilan.

Exprimer des doutes à ce sujet reviendrait à les soutenir, à se mettre à leur service, à faire encore une fois partie du complot. On se croirait revenu (en pire) aux grandes heures de l’anticommunisme qualifié de «primaire» dans les années d’après-guerre. Hantise si légitime des intellectuels de l’époque (de gauche et forcément communistes).

Cette paresse rhétorique oppressante rend en plus certains médias particulièrement ennuyeux dans une période de renouvellement technologique et de difficultés économiques qui n’avait pas besoin de cela. Autre reflet du complotisme contemporain tristement ordinaire: les erreurs de l’autre sont devenues des mensonges.

Il ne s’agit plus d’opposer des convictions ou interprétations différentes selon le recul ou l’horizon temporel (court terme, long terme). Juste de dénoncer les «mensonges» de l’autre. L’extravagante campagne politique pour ou contre la troisième Réforme de l’imposition des entreprises en Suisse (RIEIII) a de nouveau donné un bel échantillon de suspicion méthodique. Inutile de chercher à réfuter, ni de faire semblant de débattre. A quoi bon débattre contre la mauvaise foi? Mieux vaut opposer des mensonges aux mensonges.

Il y a 53.000 occurrences pour «mensonges de la gauche» sur Google, et 46.000 pour «mensonges de la droite». Comme quoi la gauche ment davantage que la droite. Non je rigole. C’est plutôt l’idée que chacun aurait accès à la même vérité, mais en ferait mauvais usage par malhonnêteté ou perversion qui s’impose.

Toute tentative de réfutation devient alors dérisoire. Ce serait très différent si l’on admettait simplement que l’adversaire pouvait se tromper. Ne serait-ce que par aveuglement idéologique.

C’est un peu le dilemme des armes de destruction massive en Irak. L’idée ne viendrait à personne quinze ans plus tard que Blair, Bush et consorts aient pu se tromper lourdement dans ce qui a servi de prétexte à la guerre (les guerres en ont toujours besoin). La thèse du mensonge, c’est-à-dire du complot semble s’être définitivement imposée. On comprend d’ailleurs que les principaux intéressés préfèrent passer aux yeux de l’histoire pour des menteurs et des manipulateurs que pour les immenses crétins qu’ils furent en réalité dans cette affaire.n


 

 
 



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