La BNS mine le deuxième pilier

jeudi, 09.02.2017

Fort de son indépendance et de ses réserves, l’institut monétaire doit redresser la barre et ne plus naviguer à vue.

Michel Béguelin*

Alors que le montant du capital cumulé augmente constamment, les assurés du deuxième pilier paient de plus en plus pour recevoir de moins en moins. Les intérêts négatifs imposés par la Banque nationale suisse (BNS) accentuent le côté pervers du système. Malgré tout, grâce à son indépendance, la BNS a des cartes inédites à jouer.

Depuis janvier 2015, la BNS navigue sur un océan beaucoup plus agité de la spéculation monétaire. Elle essaye de préserver sa marge de manœuvre face aux puissants courants nommés euro et dollar. Elle vogue dans le brouillard, sans savoir quand elle pourra atteindre des eaux plus calmes. Dans sa cale, elle amasse des quantités de devises, d’une valeur supérieure au PIB, avec un retour minime pour la collectivité - moins de 0,5%.

La presse économique commente au fur et à mesure les péripéties de cette aventureuse croisière. Mais les réflexions en restent au très court terme. Alors que la situation dure et va encore se prolonger. La BNS semble décidée à maintenir les taux négatifs jusqu’en 2018, et les experts présument que «la Suisse n’en sortira pas avant 2019». Au mieux.

Or, pour la foule de ceux qui assistent à ce triste spectacle, les conséquences sont déjà lourdes. Elles ne concernent de loin pas les seuls secteurs «exportations et tourisme», toujours mis en évidence. On passe en revanche sous silence les graves effets négatifs sur l’épargne nationale, en particulier sur les caisses de retraite de l’ensemble des salariés et des indépendants.

La meilleure preuve en est la répétition continuelle du refrain magique: «La Suisse surmonte les effets du franc fort.» Cette assertion dogmatique, le ministre de l’économie Johann Schneider-Ammann ne manque jamais l’occasion de la ressasser, comme si cela pouvait la rendre plus crédible. Autant dire qu’il ignore superbement ceux qui en payent le prix fort, via les baisses des salaires, différées et/ou déjà bien réelles.

L’année 2017 aura fait l’objet d’innombrables prévisions économiques et conjoncturelles, prudemment assorties du rappel des grandes incertitudes présentes et à venir. En ce qui concerne les intentions de la BNS, le résumé est vite fait: on ne change rien, car «le franc reste nettement surévalué». La navigation à vue se poursuit donc, sans oublier le message réconfortant - au conditionnel - destiné aux entreprises. «La demande extérieure devrait continuer à se consolider progressivement, ce qui devrait contribuer […] à réduire la pression sur les marges des entreprises exportatrices.» Pour celles-ci, tout devrait donc plutôt bien aller. Mais, s’agissant des coûts à payer par les salariés, pas un mot.

Les salariés et les petits épargnants paient comptant le coût des intérêts négatifs. Pour le seul deuxième pilier, ils portent sur le total des liquidités et placements à court terme des caisses, soit sur un capital de 56 milliards de francs à fin 2014. Précision importante: à cette même date, la masse du capital accumulé atteignait 969 milliards de francs, dont 777 milliards gérés par les différentes caisses de pension et 192 milliards correspondant à la valeur boursière des assureurs de la branche.

La barre des 1’000 milliards pour l’ensemble du deuxième pilier sera sans doute dépassée au cours de cette année ou en 2018.

Le tonneau se remplit régulièrement grâce aux surplus des contributions des entreprises et des salariés, alors que, dans le même temps, la BNS le vide en persistant à percevoir ses intérêts négatifs. Depuis la mi-2016, le fait est confirmé: les caisses de pensions perdent de l’argent des assurés, à cause d’un élément imposé par la BNS hors du cadre de la loi sur la prévoyance professionnelle. Et, simultanément, toutes les caisses imposent des sacrifices à ces mêmes assurés, au nom d’urgentes mesures d’assainissement. Voir dans vos journaux les lamentations à propos du taux technique trop élevé et les appels en faveur de l’augmentation de l’âge de la retraite. A titre d’exemples, quelques titres de la presse alémanique, du Sonntags-Blick à la NZZ: «2017, année de l’horreur pour les assurés», «les premiers experts mettent le système en question», «…d’abruptes réductions de prestations».

Désormais, le deuxième pilier présente une anomalie explosive. Plus le capital accumulé par les contributions obligatoires des partenaires sociaux augmente, moins les assurés encore actifs recevront de prestations quand ils seront à la retraite.

Tout un chacun peut le vérifier en consultant les prévisions de sa propre caisse de pensions. Le système s’enfonce déjà dans l’absurde. En avril 2015 déjà, un professeur à l’Université de Saint-Gall déclarait au Financial Times que si l’on continuait ainsi pendant dix ans, les caisses seraient en faillite.

Et voici que la BNS, en maintenant ses taux négatifs, aggrave la tendance et pousse l’absurdité encore plus loin. Jusqu’au coup de grâce? Quoi qu’il en soit, la BNS impose, soit par une augmentation des cotisations des salariés, soit par une future réduction des prestations, une baisse généralisée des revenus disponibles.

Une réalité incontestable qui va totalement à l’encontre de l’un des deux objectifs fixés à la BNS par l’article 5 de la loi qui la régit et lui impose de «conduire la politique monétaire dans l’intérêt général du pays». A noter que, dans les circonstances actuelles, le premier objectif est respecté sans peine puisqu’il s’agit d’«assurer la stabilité des prix», en clair de lutter contre une inflation présentement quasi nulle.

La répartition des tâches est claire: les Chambres travaillent à la révision du système de prévoyance vieillesse dès 2020 tandis que la BNS, dépourvue de toute compétence en matière de caisses de pensions, a de son côté deux atouts majeurs.

D’abord, elle a en mains une carte extraordinaire: son indépendance totale à l’égard des idéologies, des dogmes et des contraintes politiques. De plus, elle dispose à sa guise de moyens considérables, chiffrés à près de 700 milliards de francs à fin 2016, inscrits à son bilan comme placements en devises. Et, contrairement à ce que prétendent les ultra-conservateurs, il s’agit bel et bien d’argent réel, susceptible de servir de moyen de paiement. La preuve: la BNS a déjà utilisé, en toute indépendance, sans rien demander à personne, 120 milliards de francs pour acheter des actions de sociétés étrangères, américaines surtout.

Dès lors, que va entreprendre la BNS pour compenser quelque peu les pertes subies par la masse des salariés et des épargnants du fait des intérêts négatifs? Ne serait-ce pas une façon concrète de travailler «dans l’intérêt général du pays»?

Saura-t-elle utiliser son indépendance pour mener une politique monétaire qui serve le mieux-être de l’ensemble de la population?

 Osera-t-elle investir, par exemple par l’intermédiaire d’une banque spécialisée dans laquelle des caisses de pension placeraient des fonds rémunérés à 2%, dans de nouvelles infrastructures technologiques et dans la modernisation des actuelles? Ne serait-ce pas aussi la meilleure façon de préparer le pays à la nouvelle concurrence internationale?

Autant de questions auxquelles l’on attend des réponses pertinentes. Avec beaucoup d’intérêt. C’est le cas de dire.

* Domaine public

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