Le court-termisme à venir aux Etats-Unis

vendredi, 06.01.2017

La prochaine administration américaine mettra probablement davantage l’accent sur la vitesse et les accords rapides.

Kemal Dervis*

L’investiture de Donald Trump pourrait apporter davantage de changement à court terme dans la politique économique aux États-Unis et dans le monde. Si tel est le cas, nous pouvons nous attendre à voir une tension accrue entre les mesures officielles et les objectifs à long terme, en particulier en ce qui concerne la politique monétaire, le développement et le commerce.

En ce qui concerne la politique monétaire, je me rappelle quand je suis devenu ministre après la crise financière de février 2001. A cette époque, une de mes premières priorités était de retrouver une inflation à moyen terme à un chiffre, alors qu’elle avait oscillé entre 30 et 70% au cours de la décennie précédente. Avec beaucoup de difficultés, nous avons adopté une loi accordant à la Banque centrale de Turquie un contrôle indépendant sur les instruments de politique monétaire; tandis que le gouvernement et la banque centrale établiraient conjointement la cible d’inflation, ce que je considère être la bonne disposition.

En 2001, l’inflation allait être proche de 65%, et le Fonds monétaire international voulait que la Turquie s’engager à un objectif de 20% pour l’année suivante. Au lieu de cela, nous nous sommes engagés à 35% – que nous avons dépassé en ramenant l’inflation à 30% en 2002.

Je me suis rendu dans les entreprises à travers le pays, et j’ai constaté qu’elles avaient toutes établi un budget se basant sur un taux d’inflation de 50-55%. Lorsque je leur rappelais que l’objectif était de 35%, ils marquaient leur incrédulité avec des sourires polis. Ainsi, lorsque cet objectif a été dépassé, la banque centrale est devenue connue comme une institution stable et efficace.

Les banques centrales crédibles et indépendantes sont devenues un atout précieux de politique économique dans le monde entier au cours des trois dernières décennies. Elles sont un bon exemple des avantages de la réflexion à long terme. Bien sûr, les banques centrales n’ont pas toujours raison; mais elles sont largement préférables à des gouvernements mettant en œuvre des stimuli de court terme afin de gagner les élections.

Les réflexions à court et long terme ne sont pas non plus équivalentes en termes de développement économique. J’ai souvent entendu les chefs d’entreprise se plaindre que les lois encadrant les appels d’offres concurrentiels les empêchent de simplement «faire un accord» avec les agences de développement. Or, même si un processus d’approvisionnement transparent excluant les accords rapides est lent, il y a de bonnes raisons d’insister pour qu’il soit respecté. Malgré le temps «perdu» sur certains projets individuels, des études ont montré que les lois sur les appels d’offres concurrentiels permettent généralement d’économiser de l’argent et de réduire la corruption à long terme. Si la bureaucratie ralentit trop les choses, la solution est de simplifier les procédures, et non pas d’abolir les appels d’offres.

De même, en ce qui concerne la politique commerciale, des mesures protectionnistes peuvent offrir des avantages rapides à un secteur ou même un pays; dans le cas de subventions à l’exportation bien conçues, ces avantages peuvent même durer longtemps. Cependant, par la suite, quand les autres pays se vengent et les guerres commerciales deviennent l’ordre du jour, les avantages sont dépassés par les coûts et tout le monde se retrouve perdant. L’Organisation mondiale du commerce a été créée précisément pour empêcher ce scénario, et son système de règles convenues et de procédures juridiques a généralement limité le protectionnisme concurrentiel.

Dans ces domaines et beaucoup d’autres, tels que la politique climatique, il y a des arbitrages clairs entre les préoccupations de court et long terme.

D’une manière générale, les meilleures politiques devraient prendre les deux points de vue en compte. Mais, au fil du temps, la réflexion à long terme est devenue à juste titre une caractéristique de bonne gouvernance. John Maynard Keynes avait raison de dire que «à long terme, nous serons tous morts»; pourtant, en réalité, la durée d’une vie humaine peut représenter un terme assez long. De plus, nous devons aussi penser à la façon dont nos enfants et petits-enfants bénéficieront – ou non – des choix politiques que nous faisons aujourd’hui.

Les dirigeants politiques qui proviennent exclusivement du secteur privé ont tendance à adopter une approche à plus court terme que les dirigeants ayant une expérience dans le service public, notamment parce que la plupart des marchés incitent les entreprises à se concentrer avant tout le reste sur les bénéfices trimestriels et annuels ainsi que sur le cours des actions.

Ainsi, la prochaine administration Trump, qui comprend de nombreux acteurs exclusifs du secteur privé, mettra probablement davantage l’accent sur la vitesse et les accords rapides que sur les politiques à long terme et le renforcement des institutions. Cette approche peut créer des gains à court terme, voire même des résultats spectaculaires; et de nombreux observateurs accueilleront positivement la fin de la bureaucratie lente et procédurale. En outre, la planification à long terme concerne par définition un avenir qui est incertain et peut se révéler très différent que prévu.

Pourtant, si les dirigeants finissent par poursuivre une forme extrême de court-termisme - par exemple, en mettant en œuvre de grosses réductions d’impôt sans augmentation correspondante des recettes, en affaiblissant les institutions publiques, en imposant des droits de douane ou en se livrant à d’autres formes de protectionnisme sans tenir compte des mesures de rétorsion des autres pays - les gains ne dureront pas longtemps. En politique comme en économie, aucune réforme ne devrait jeter le bébé avec l’eau du bain.

* Ancien ministre des Affaires économiques de la Turquie
Project syndicate


 

 
 



agefi_2017-01-06_ven_02
 


...