La mobilité réduite est un handicap

mercredi, 04.01.2017

La capacité de s’adapter aux changements devient un facteur clé dans le succès d’un pays et de sa population.

Marie Owens Thomsen*

La seule chose que l’on sache de l’avenir avec certitude est que les choses changent. Ainsi, la capacité de s’adapter aux changements devient un facteur clé dans le succès d’un pays et de sa population. La pensée unique considère normalement que les Etats-Unis sont le pays qui se montrent  le plus flexible à cet égard, bénéficiant à la fois d’une grande mobilité de la main d’œuvre à l’intérieur du pays  interne ainsi que d’une flexibilité sociale qui permet aux gens de grimper l’échelle sociale avec aisance. Regardons si cela est encore vrai.

Côté mobilité sociale, une étude du National Bureau of Economic Research, par Joseph Ferrie, Catherine Massey et Jonathan Rothbaum (septembre 2016), s’appuie sur une base de données démarrée au début du siècle dernier et couvrant plusieurs générations. Si les jeunes générations se détachent de l’exemple de leurs parents, ils s’avèrent plus proches des modèles de leurs  grands-parents. La conclusion est que la mobilité sociale aux Etats-Unis s’avère inférieure aux idées reçues. UCL Institute of Education corrobore cette conclusion avec leur étude sur les salaires des jeunes dont les parents sont plus ou moins éduqués, sur les années 2012-2013. Aux Etats-Unis, les enfants de parents hautement qualifiés bénéficient d’une prime salariale de plus de 75%, loin devant les anglais avec  environ 50%, les français à 40%, les allemands au-dessous de 30% et les norvégiens à quelque 10%. Sur ce critère, on peut donc dire que les Américains  sont presque huit fois moins mobiles socialement que les Norvégiens, et globalement moins performants d’ «égalité des chances» que toute la population européenne. En janvier 2016, lorsque Gallup a posé la question à la population américaine sur comment elle jugeait sa capacité à avancer grâce à ses propres efforts en travaillant, 62% trouvait  l’adage du rêve américain encore vrai. Ce pourcentage est en amélioration par rapport à un creux en 2012 à 53%, mais est sensiblement en recul par rapport aux 77% en 2002. Indéniablement, le rêve américain n’est pas mort, mais comme dans tous les rêves, il y a visiblement une part d’illusion.

S’il est moins facile d’avancer par le «le sang, la sueur et les larmes», la mobilité géographique pourrait permettre d’augmenter les chances, pour ceux qui osent bouger. Sur ce sujet également,  les mêmes idées reçues existent sur  l’Europe et les Etats-Unis, et ce généralement en faveur du dernier. Effectivement, l’Europe a des taux de chômage plus élevés que les Etats-Unis qui laisseraient supposer une mobilité géographique plus faible. La Banque centrale européenne a comparé la mobilité géographique entre l’Europe et les Etats-Unis (mars 2015) et le résultat obtenu montre une mobilité très comparable entre les deux régions avec un avantage côté américain qui se limite à leur plus grande rapidité dans le processus d’ajustements. Dans la mesure où l’on peut encore trouver des cas de mobilités supérieures aux Etats-Unis, la différence s’explique par les frontières et les barrières linguistiques et culturels qui existent encore en Europe. Dans ce contexte, il est évident que les dirigeants politiques européens ont raison d’insister sur les «quatre libertés» (biens, services, capital et main d’œuvre), pour lutter contre les handicaps naturels en la matière. La Commission européenne analyse que 85% de la mobilité géographique dans l’Union s’effectuent à l’intérieur des pays, avec seulement 15% au-delà des frontières. Aux Etats-Unis, le pourcentage des Américains qui quittent un Etat pour s’établir dans un autre a baissé de 50% entre 1990 et 2011 (Federal Reserve Bank of Minneapolis).  Une autre étude de la Fed analyse que ce phénomène date déjà des années 1970, et que la mobilité à l’intérieur des Etats a diminué de près de 40% sur la même période. Le nombre de personnes qui changent d’occupation, d’industrie et d’employeur a également été drastiquement réduit aux Etats-Unis depuis les années 1980. Les américains qui bougent le font de plus en plus pour des raisons familiales et de logement, et le facteur emploi est en déclin tout en restant néanmoins la première raison de déménager. Il est toujours étonnant comme les idées reçues survivent aux faits pendant très longtemps.

Les causes de la réduction de la mobilité géographique américaine sont multiples. Une harmonisation des revenus ou, autrement dit, une baisse de la prime salariale associée avec un déménagement, y contribue certainement. L’importance croissante des services dans l’économie, maintenant 80% du Produit Intérieur Brut, réduit également potentiellement le besoin de déménager. Mais à ces évolutions plutôt bégnines, des forces néfastes se rajoutent. Par exemple, 30% des occupations aux Etats-Unis nécessite une licence, souvent demandé au niveau de l’Etat, par rapport à seulement 5% en 1950 - un réel frein à la mobilité.

Que les européens se décomplexent - ils surperforment les américains en termes de mobilité sociale et n’ont pas grand-chose à  se reprocher au niveau mobilité géographique. Qui l’eût cru?

* Chief Economist Indosuez Wealth Management


 

 
 



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