L’idée surprenante de reculer pour moins bien sauter

mercredi, 30.11.2016

Commerce international. Le rôle de régulateur de l’OMC pourrait disparaître sans les Etats-Unis.

Marie Owens Thomsen, Chef-Economiste Indosuez Wealth Management

Le mercantilisme est un courant de pensée économique qui dominait du XVIe au XVIIIe  siècle. L’idée consiste à dire qu’un pays doit limiter les importations et maximiser les exportations. La conviction sous-jacente est donc que le commerce international est une sorte de jeu à somme nulle, ignorant que le commerce se développe avec l’activité et la taille de l’économie mondiale. Le commerce international, tout comme l’économie mondiale, n’est pas un gâteau fixe qu’il faut que l’on partage. Au contraire, plus il y a de «boulangers», plus le gâteau sera grand.  

L’époque mercantiliste était également une période caractérisée par des guerres et des besoins de trésorerie. Le fait que les devises devaient être «garanties» par de l’or ou de l’argent accumulé par l’Etat contribuait également à la vision que la richesse d’un pays se mesurait dans sa capacité à exporter pour pouvoir accumuler ces métaux.

Les gouvernements mercantilistes protégeaient certaines industries en leur accordant des avantages fiscaux et en les dotant de capital. Les gouvernements imposaient également des quotas et des tarifs, et interdisaient toute une sélection d’importations afin de favoriser la manufacture locale. L’exportation de savoir-faire (émigration) et de capital (machinerie) pouvait être sanctionnée par crainte que cela puisse aider des pays étrangers à se développer. Ces lois favorisaient l’émergence de cartels et de monopoles qui contribuaient au trésor public, quand ils n’étaient pas détenus par l’Etat même. Le cas de la East India Company est particulièrement flagrant, ayant généré la moitié du commerce international du monde à une époque, au-delà d’exercer le contrôle des débuts de l’Empire britannique en Inde.  

Le mercantilisme n’est jamais totalement disparu de la surface de la terre même si, une fois le lien entre la monnaie et l’or rompu, les notions de l’utilité de poursuivre des objectifs de balance commerciale mercantiliste ont pu évoluer. On peut dire que des pays comme la Russie et la Chine poursuivent encore des politiques plus ou moins mercantilistes, en tout cas dans le sens d’une sorte de nationalisme économique et des intérêts inter-mêlés entre états et oligarques (l’aristocratie d’antan). Récemment  le Nigeria et le Venezuela ont tenté des restrictions sur les importations avec des effets désastreux.

Aujourd’hui, l’Angleterre et les Etats-Unis renouvellent l’idée que la balance commerciale est importante en elle-même, et ce d’avantage que le volume du commerce. Pourtant, les Etats-Unis sont l’exemple phare d’un pays avec un déficit quasi-constant sur le compte courant qui n’a en rien empêché le pays de s’enrichir et se développer. Le corollaire est que des surplus persistants sur le compte courant peuvent être causés par un manque d’opportunités d’investissements viables dans le pays en question. Ainsi, un surplus ou un déficit n’est pas forcément ni bon ni mauvais en soi, à condition de ne pas être énorme au point de poser un risque de crise de balance de paiement.

Le premier à argumenter contre le mercantilisme était Adam Smith, en démontrant que le commerce bénéficie à tout participant, que la spécialisation permet des économies d’échelle, et que la collusion entre gouvernement et industrie est néfaste pour la population. Ces idées ont pris racine, et le monde a opté pour une vision de paix, collaboration, et libres échanges depuis la seconde guerre mondiale.

Parmi les institutions créées pendant la période après-guerre il y avait le GATT, qui est devenu l’OMC en 1994. Pour sortir de l’OMC, il suffit d’envoyer une lettre puis compter six mois de délai, c’est aussi facile que cela (idem pour sortir de NAFTA d’ailleurs) - tandis que y accéder peut prendre entre deux et 17 ans; pour la Chine cela a pris 15 ans. On comprend alors que les risques soulevés par la vague mercantiliste sont asymétriques. Si on recule, ce serait de toute façon pour moins bien sauter.

Il est concevable de reculer pour ne plus sauter. Les Etats-Unis contribuent quelque 15% du budget de l’OMC, une somme conséquente mais pas irremplaçable. Par contre, le cœur de l’OMC est  en fait le système de résolution de conflits concernant des violations des accords tarifaires.

La foi dans ce système et le rôle de régulateur du commerce international de l’OMC pourrait disparaître sans la participation des Etats-Unis. Cependant, il convient de savoir qu’il y a actuellement 128 cas de différents devant l’OMC contre les Etats-Unis, tandis qu’il n’y a «que» 82 cas de différents contre l’Union Européenne, et 37 contre la Chine. On pourrait conclure que les Etats-Unis n’ont pas besoin de sortir de l’OMC, s’y sentant visiblement relativement peu contraints.


 

 
 



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