La nouvelle réaction anti-mondialisation

vendredi, 23.09.2016

La critique actuelle porte moins sur des questions commerciales et rejettent plutôt les étrangers. Une évolution exacerbée par la crise des réfugiés.

Harold James*

Un sentiment de malaise palpable s’est fait sentir lors des derniers sommets internationaux. Lors des prochaines rencontres des dirigeants des grandes économies développées du monde, nul ne peut dire lequel d’entre eux fera partie des insurgés populistes. Le président Donald Trump pourrait représenter les États-Unis, ou la présidente Marine Le Pen pourrait représenter la France. Ils pourraient siéger avec le premier ministre italien Beppe Grillo ou même avec la chancelière allemande Frauke Petry. Il a récemment été question de Boris Johnson en tant que premier ministre britannique. Chacun d’eux pourrait se faire le champion du nationalisme et de l’isolationnisme, sous une forme ou une autre.

La réaction contre la mondialisation dure depuis deux décennies. À la fin du XXe siècle, la tendance mondiale était apparemment à la convergence et les gens semblaient consommer partout les mêmes produits. McDonald’s a illustré ce genre de mondialisation: casser les magasins de cette chaîne est devenu une forme standard de protestation contre la mondialisation.

Mais ces derniers temps, le caractère de la mondialisation a changé, de même que la réaction contre elle. Bien que le monde soit toujours de plus en plus interconnecté, il existe un sentiment que nous comprenons moins les étrangers. En réponse à l’évolution des préférences des consommateurs (qui sont en l’occurrence de plus en plus pointues), les entreprises délocalisent leur production plus près des marchés où les marchandises seront vendues. Cela affaiblit la croissance du commerce international.

Un tel ancrage «on-shore» n’est pas nouveau. Dans les années 1970 et 1980, les Américains craignaient que les États-Unis ne soient inondés par les automobiles japonaises. Ils ont alors commencé à produire ces automobiles chez eux. Actuellement, la plupart des automobiles «japonaises» vendues aux États-Unis sont fabriquées aux États-Unis Mais le renversement de la mondialisation des marchandises est maintenant plus facile que jamais, grâce aux progrès de l’ingénierie robotique et au développement de procédés comme l’impression 3D.

Ainsi la critique actuelle de la mondialisation a tendance à moins porter sur des questions commerciales. Mais cette évolution ne reflète pas seulement le ralentissement de la croissance du commerce. Les consommateurs des pays riches sont bien plus à l’aise avec les produits étrangers, ils en sont même dans certains cas tributaires, depuis l’électronique constamment mise à jour et la «mode éphémère» à bas prix, qui est devenue prédominante dans les économies avancées.

Au lieu de rejeter les produits étrangers, les adversaires actuels de la mondialisation rejettent les étrangers. Les différends sur les clauses de protection des investisseurs dans les accords commerciaux comme le Partenariat Trans-Pacifique ou le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement se concentrent sur les problèmes de tribunaux obscurs protégeant les intérêts des sociétés étrangères et censés porter atteinte à la souveraineté nationale. Vient ensuite la crise mondiale des réfugiés: en Europe, en particulier, l’angoisse sur cet afflux est peut-être le signe avant-coureur d’un rejet plus large de l’immigration en provenance des États en faillite et appauvris.

Pourquoi les populations des pays avancés ont-elles si peur des étrangers? Ce n’est pas comme si elles n’avaient jamais été exposées à d’autres cultures. De nombreux citoyens de ces pays voyagent constamment vers des destinations lointaines et des centaines de millions de gens du monde entier se dirigent chaque année vers les pays avancés.

Le problème réside dans notre manière de voyager. Aujourd’hui, nous avons davantage tendance à expérimenter de manière rapide et superficielle, plutôt qu’à nous plonger dans une culture. Mais comme l’enseigne la théorie des jeux moderne, une interaction unique est très différente d’un contact continu. Si les participants savent qu’ils ont une expérience unique et limitée, ils n’ont aucun intérêt à construire une base de compréhension ou de coopération plus approfondie. Un échange continuel est nécessaire pour favoriser la confiance.

Le résultat de l’approche superficielle des voyages actuels est évident pour toute destination touristique majeure. Les établissements de restauration sont peu enclins à fournir un service bon ou tout simplement honnête à des personnes qui ne vont sûrement jamais revenir. Les restaurants servent sans un sourire une nourriture médiocre (ou pire), les chauffeurs de taxi vous escroquent, les hôteliers mentent sur leurs équipements.

En outre, ce petit jeu peut subir des interruptions. Sur les sites où le tourisme est devenu une source de revenus étrangers, il devient également une cible tentante pour les terroristes qui fondent leur idéologie sur le ressentiment anti-occidental. Quelques attaques dans des lieux comme Bali ou les complexes touristiques de la Mer rouge suffisent à entraîner une profonde déstabilisation économique.

Les entreprises de tourisme répondent à de tels risques en réduisant au minimum le contact avec la population locale. L’emblème du tourisme moderne est un paquebot gigantesque, où les passagers peuvent passer quelques heures à chaque destination (pour visiter une île des Caraïbes ou un ancien port de la Méditerranée), mais toujours coucher dans le même lit. Le nouveau navire Harmony of the Seas de Royal Caribbean vise à reproduire tous les climats du monde. En effet, ce navire de plus de 30 mètres de long que la Tour Eiffel contient un parc tropical et une patinoire (en plus de ses 23 piscines et de ses 42 bars).

Les entreprises touristiques de bus ou de trains en font de même pour veiller à la sécurité de leurs clients, en ne les libérant sur un célèbre site que pour un temps limité, en fait juste assez longtemps pour prendre quelques photos. Ce style de voyage exerce une contrainte sur la capacité des infrastructures locales. On manque souvent de place pour se promener le long des canaux de Venise ou sur le chemin qui mène à l’Acropole.

Cette approche renforce la mauvaise compréhension mutuelle. Les visiteurs restent dans les limites de leurs excursions pré-planifiées, ne rencontrent que des escrocs, qui leur proposent des babioles ou des courses en taxi hors de prix. Les autochtones n’apprécient guère les groupes de touristes qui s’amassent autour de leurs plus beaux sites. Personne ne se sent particulièrement impliqué, ni n’entretient aucun rapport de confiance.

On en vient facilement à éprouver quelque nostalgie de cette époque où le tourisme allait de pair avec de longs séjours et des rencontres au long cours avec des cultures très différentes. Il serait évidemment impossible, pour le nombre actuel de visiteurs, de séjourner des semaines ou des mois entiers dans d’anciens monastères. Mais il est possible d’imaginer certaines configurations dans lesquelles les visiteurs et leurs hôtes pourraient interagir d’une manière plus personnelle. Airbnb, par exemple, peut fournir une expérience beaucoup plus attrayante qu’un hôtel ou, pire, qu’un bateau de croisière.    

Y a-t-il une politique équivalente à Airbnb? Les dirigeants du monde pourraient-ils participer à des sommets comme le G7, en vivant et en travaillant pendant une période de temps prolongée dans un pays étranger? Peu de temps après l’entrée en guerre des États-Unis durant la Seconde guerre mondiale, Winston Churchill a eu ce geste fameux de lever le camp pour aller s’installer à la Maison blanche durant 24 jours, afin de consolider l’alliance transatlantique de la Grande-Bretagne, en approfondissant sa relation avec Franklin Roosevelt. Ce niveau de familiarité pourrait bien être le plus grand ennemi des populistes altermondialistes actuels.

* Université de Princeton

Project Syndicate


 

 
 



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