L’Europe n’a toujours pas compris la leçon

jeudi, 22.09.2016

MIGRATIONS et TERRORISME. Ce binôme à problèmes a des racines profondes que l’on ne pourra justement pas ignorer éternellement.

Jean-Daniel Clavel*

La dégradation constante des relations internationales est déterminée par une quadrilogie dont les composantes sont intimement liées: à la base les excès du néolibéralisme économique, puis la faillite de l’aide au développement laquelle alimente la dynamique des mouvements migratoires et, cerise sur le gâteau, la montée du terrorisme.

Le néolibéralisme qui cultive avec dévotion la libre circulation des produits et des services accentue en fait les différences entre nantis et déshérités, détermine niveau d’emplois et taux de chômage et conduit à l’abandon un nombre croissant d’individus sans espoir d’une vie meilleure.

La faillite de l’aide au développement prouve que le monde occidental ne s’intéresse pas au développement des pays africains, par exemple: l’aide au développement est devenue un outil de marketing dont l’objectif essentiel est de donner le change.

La dynamique des mouvements migratoires découle directement du renouvellement constant des dictatures et de l’échec des politiques économiques et sociales au Sud comme au Nord de la Méditerranée: des millions d’individus sont contraints à l’émigration soit parce qu’ils sont persécutés, soir parce que leur cadre  de vie social et économique déjà intenable se détériore encore.

Le terrorisme, enfin, est l’épilogue d’un drame qui couve depuis quelques dizaines d’années: face à une société qui «carbure» au néolibéralisme radical, fanatiques religieux et laissés-pour-compte sont finalement à la même enseigne et versent trop souvent dans la violence. Le professeur Rossi de l’Université de Fribourg a mis en ligne en avril 2016 un article très clair à ce sujet (http://www.hebdo.ch/les-blogs /rossi-sergio): l’origine néolibérale du terrorisme islamiste. Quatre mois après  sa publication, cet article est encore plus pertinent: les derniers attentats commis ne sont pas le fait de djihadistes radicalisés, mais d’hommes souvent jeunes, sans formation, sans travail, sans perspective d’avenir.  La preuve est là: l’islamisme radical et meurtrier camoufle en fait un problème beaucoup plus grave - un profond mal-être qui frappe de plus en plus d’individus marginalisés par les excès du système socio-économique occidental. Le désespoir se cristallise sous la forme d’actes suicidaires, avec pour seul résultat le renforcement des mesures de sécurité et le durcissement des sanctions. L’Europe va droit dans le mur et personne ne veut le voir.

La réaction de mon partenaire sénégalais (www.youmann.com) à l’article du professeur Rossi, relativement au phénomène de la migration est très claire: «Article très intéressant et l’auteur n’a pas tort, car le problème que nous avons c’est que l’Occident n’a pas encore compris que son projet d’imposer un mode mono-culturel taillé à son image et rivé sur son seul intérêt ne peut plus fonctionner. Nous vivons aujourd’hui les dégâts collatéraux d’un projet de mondialisation concocté dans les bureaux des institutions européennes et américaines et qui ne tient pas compte de l’aspiration profonde des autres peuples à une vraie Indépendance et à l’affirmation de soi. Vouloir continuer à traire la vache d’autrui et ne pas accepter de l’inviter à sa table pour goûter aux délices du lait afin d’assouvir sa faim et sa soif ne peut que créer un sentiment d’injustice auprès de ce dernier. Et le problème ira en s’aggravant tant que le tout-capitalisme continuera à fouler au pied les vraies valeurs d’humanisme qui devraient caractériser le monde. À forcer d’ériger des mûrs pour se protéger de la misère du monde, l’Occident ne finira-t-il pas par s’asphyxier dans son propre bunker?».

Cette prise de position rappelle la réplique d’un interlocuteur de l’Ena à Rabat lors d’un séminaire du soussigné en 1995 sur les négociations commerciales à l’OMC: «Si la France n’accepte pas nos tomates, c’est nous qu’elle devra accepter», sous-entendant que le déséquilibre des politiques commerciales entre l’Europe et l’Afrique pousse les africains à traverser la Méditerranée. La réunion de Barcelone «Dialogue Euromed» avait abouti, quelques semaines plus tôt, à un accord commercial favorisant l’Europe au détriment des pays du flanc sud de la Méditerranée.

Plus que jamais, la politique et l’administration de l’UE brillent par une préoccupante médiocrité et un incroyable manque de vision. Les commentaires qui circulent en marge du «Sommet» de Ventotene en Italie en donnent une parfaite illustration.

D’abord, il s’agit d’un sommet à trois pour relancer l’UE qui comporte 27 membres après le Brexit. Où sont les 24 autres membres? L’Allemagne, moins de 30 ans après la réunification, reprend déjà les rênes de l’Europe, et s’entoure de deux «assistants» qui – vu leurs performances socio-économiques et leur poids en politique internationale – ne peuvent que lui emboîter le pas.

Ensuite, ce fameux Brexit semble préoccuper plus les européens que les anglais – on les comprend! Le «coup» des anglais va encore donner du fil à retordre aux européens.

En outre, ce sommet veut relancer l’idée d’une politique de défense - une «force multilatérale européenne», un «Schengen de la défense» et un renforcement des frontières - politique qui pourrait être promue par un petit groupe d’Etats européens. Après avoir ouvert les vannes sans poser de question à qui que ce soit, l’Allemagne demande maintenant de les refermer et fait pression sur la Suisse pour qu’elle contrôle ses frontières avec l’Italie!

Enfin, le thème de la jeunesse revient à l’ordre du jour et on parle de renforcer Erasmus avec une augmentation de son budget. Mais on se garde bien d’ouvrir Erasmus aux jeunes universitaires africains à la recherche d’une formation performante pour ensuite travailler dans leur pays d’origine.

Mais, parallèlement, les grandes questions embarrassantes pour l’Europe sont soigneusement esquivées: les relations avec la Turquie (gestion des flux migratoires et demande d’adhésion à l’UE), la collaboration avec le régime syrien de Bachar, l’avenir de l’euro, la gestion des migrations en provenance d’Afrique.

La globalisation ne touche pas seulement la circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux.

Par sa dimension planétaire, la globalisation génère deux mécanismes qui modifient fondamentalement les relations internationales. D’une part, elle dynamise les sociétés multinationales, plus mobiles que les Etats enfermés dans leurs frontières politiques, pour en faire des acteurs susceptibles de modifier, via la finance et le commerce, les rapports entre acteurs publics. D’autre part, elle facilite les mouvements de population, en particulier en provenance de zones sinistrées (catastrophes naturelles, sécheresse et épidémies) ou de régimes dictatoriaux, bousculant les fragiles équilibres démographiques, sociaux et culturels.

Le «système Schengen» en principe à portée intra-européenne, encourage encore ces flux migratoires en provenance d’autres continents. On revient alors à la case départ: la mise en place d’un soutien efficace aux pays africains pour les aider à sortir du sous-développement.

* Clavel Consulting


 

 
 



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