La quête sans fin du propre en ordre

jeudi, 15.09.2016

Elsa Floret

La Suisse s’efforce de préserver ses conditions cadres jusqu’ici avantageuses, sur le plan fiscal en particulier, et sa puissance d’attraction pour les sociétés à la recherche de localisations optimales. Le danger ne vient cependant pas toujours de là où on l’attend. Une entreprise qui implante des activités ou une domiciliation en Suisse veut en principe établir des relations bancaires sur place. Les procédures ont pris une tournure souvent pénible et pénalisante sur ce plan.

Déstabilisées et affaiblies par les chocs réputationnels de ces dernières années, les risques liés aux affaires de blanchiment en particulier, les banques sont devenues très regardantes s’agissant de toute nouvelle ouverture de compte. Les spécialistes en localisations - fiduciaires, avocats, offices de promotion économique exogène – sont intarissables sur le sujet. Dans sa quête du propre en ordre, la Suisse serait en voie d’obtenir une palme de la complexité des transactions bancaires, en commençant par les ouvertures de comptes. Surtout lorsqu’il ne s’agit pas de méga-multinationales traitant surtout avec des groupes bancaires globalisés. Et de clients aux provenances mal choisies.

De petites entités naissantes ou en devenir font régulièrement l’expérience de la réticence ordinaire. Une entreprise active dans la distribution de produits pharmaceutiques vers les pays d’Europe l’Est, dont les propriétaires sont des Russes établis à Hong Kong, a mis deux mois et demi pour ouvrir un compte à Genève. Tout semble avoir été fait pour qu’elle se sente repoussée. Ce genre de client coûte trop cher pour le compliance, on le lui fait comprendre mais il ne pourra jamais parler directement avec les responsables de ce qui apparaît très vite comme une boîte noire imprévisible qui fait la pluie et le beau temps.

S’il ne comprend toujours pas, la mauvaise foi peut prendre le dessus. Où sont les résidents suisses au-dessus de tout soupçon dans le conseil d’administration? Pourquoi la société n’a-t-elle pas encore de locaux, d’employés? Pourquoi n’a-t-elle pas d’activités dans des Etats proches et familiers de la Suisse? A court d’argument, l’interlocuteur bancaire se met à mégoter sur le business plan, qu’il s’agira  refaire jusqu’à épuisement.

Les professionnels de la banque sont d’ailleurs les premiers à se plaindre de ces postures imposées. Leur motivation faiblit sous le poids de la conformité, de la suspicion méthodique, de la quête obsessionnelle de l’ultimate beneficial owner, des règlements et formulaires sans fin.

Ils sentent douloureusement qu’ils n’exercent pas leur métier à vocation commerciale. Qu’ils deviennent des agents du fisc et des petits soldats sans gloire de la guerre mondiale perdue d’avance contre la criminalité, petite ou organisée. Ils ironisent sur la nouvelle vague fintech, dont ils espèrent qu’elle fera table rase des processus trop bureaucratiques, recréera de la confiance et favorisera les petites structures créatrices de flux financiers et d’emploi. En réalité, personne ne sait à ce stade où cette psychose mènera. Ni ce que donneront les technologies, d’ailleurs.n


 

 
 



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