Echanges: la frontière qui compte

mercredi, 14.09.2016

Aucune frontière n’est acquise, le monde étant en changement perpétuellement.

Marie Owens Thomsen*

Les prêtres de Delphes pourraient être les premiers à avoir parlé des «quatre libertés» auxquelles toute personne a droit: statut, inviolabilité personnelle, droit au travail selon son propre désir, et droit de libre circulation.

Les flux migratoires ont entraîné le commerce international.

Des restrictions sur le mouvement de personnes sont arrivées en Europe sous l’Empire Romain.

Les tarifs imposés à l’époque ne cherchaient pas à limiter ces flux, mais à lever des fonds pour payer des infrastructures, tels que des ponts et des routes pavés, pour faciliter d’avantage le commerce.

Le protectionnisme est une innovation relativement récente, arrivée au moyen âge.

L’homme, on comprend, a toujours fait du commerce, continue à faire du commerce, et fera toujours du commerce, si on lui donne les moyens et l’opportunité.

Tout protectionnisme nécessite des frontières. Le terrain géographique séparait et sépare encore des peuples d’une manière, on va dire, naturelle.

Quand ce n’était pas le cas, on construisait des murs (…) et on allait en guerre jusqu’à ce qu’un accord ou un traité puisse être mis en place, en attendant que cela recommence.

Aucune frontière n’est acquise, le monde étant en changement perpétuel.

Quelle frontière est la plus importante pour le commerce? Le débat ambiant sur la «globalisation» et le protectionnisme ne mentionne pratiquement jamais les frontières qui existent à l’intérieur des pays, comme si un trait sur une carte pouvait faire toute la différence.

Dans la pratique, les peuples ont toujours fait l’essentiel de leur commerce avec leurs voisins, et peu de traités internationaux sur les limites territoriales ont réussi à stopper des habitudes d’échanges vieilles de millénaires.

Ainsi, il faut constater que la vaste majorité du commerce réalisé par les membres de l’Union européenne, par exemple, se fait à l’intérieur de l’Union. L’Estonie achète 82% de ses importations à d’autres membres de l’Union et la Slovaquie exporte 86% de ses exportations vers l’Union.

Les Pays Bas sont le pays le moins dépendant de l’Union pour ses importations, à 46% du total, et le Royaume-Uni est le pays membre (encore) avec la part la plus faible de ses exportations allant vers l’Union, à 44% (Eurostat, 2015), ces deux taux restant des multiples de la part des Etats-Unis dans le commerce de l’Union (21% à l’export des biens et 14% à l’import) ou de la Chine  (10% des exports et 20% des imports).

En outre, le commerce à l’intérieur de chaque pays membre de l’Union est environ dix fois plus important que le commerce avec un autre pays membre de l’Union (Nitsch, 2000).

M. Coughlin et M. Novy de la Fed de St Louis et CAGE respectivement, ont analysé en 2012      – Coughlin, Cletus C. et Dennis Novy, «Is the International Border Effect Larger than the Domestic Border Effect? Evidence from U.S. Trade», January 2012 – l’impact sur le commerce des frontières entre les Etats américains et la frontière internationale du pays.

Ils trouvent que les frontières entre Etats dans les Etats-Unis constituaient une barrière plus importante au commerce que la frontière internationale du pays. Ce résultat est très important pour ceux qui sont en faveur du protectionnisme ainsi que pour ceux qui sont contre.

Pour les protectionnistes, on constate alors qu’ils seraient d’avantage récompensés par des tarifs inter-états qu’inter-pays: se concentrer sur des frontières proches toucherait la vaste majorité du commerce et ce avec plus de force de frappe.

A l’inverse, la frustration que ressent le camp en faveur du démantèlement des barrières au commerce face à l’essor du protectionnisme (depuis 2008, 1583 mesures restrictives ont été imposé par les pays du G20, et seulement 387 ont été enlevées, selon l’OMC en juin 2016) et face à l’incapacité des négociateurs  d’aboutir sur les accords de libéralisation du commerce tels que les accords trans-pacifique (TTP) et trans-atlantique (TTIP) pourrait être palliée en mettant l’accent sur la libéralisation interne des pays.

Les barrières au flux commerciaux ne sont pas que des tarifs et des quotas. Toutes sortes de réglementations peuvent favoriser ou pénaliser une ville, une région, et Etat fédéral par rapport à un autre.

Dans ce contexte, le projet indien d’harmonisation des taux de TVA entre Etats indiens est une importante libéralisation du commerce à l’intérieur du pays. En Suisse, on peut supposer que l’harmonisation en cours des taux d’imposition sur les sociétés pourrait également favoriser le commerce à l’intérieur du pays.

Et si cela est important pour la circulation des biens, il faut savoir que dans les pays de l’OCDE les services représentent 80% de l’économie, quatre fois plus que les biens manufacturés.

Ainsi, toute libéralisation des services, même à l’intérieur des pays, serait l’axe le plus prometteur pour relever les taux de croissance des économies, surtout dans les pays matures, mais également dans le monde dans son ensemble.  

Combattons le protectionnisme depuis l’intérieur , et facilitons le commerce avec l’étranger à côté.

* Chief Economist

Indosuez Wealth Management


 

 
 



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