Imminence d’un monde sans argent liquide

jeudi, 18.02.2016

Aller contre la tendance serait une grave erreur. Les exceptions ne font que retarder l’inévitable échéance.

John-F. Plassard*

Coup de tonnerre lors du récent Forum mondial de Davos: Le dirigeant de Deutsche Bank, John Cryan, a prédit que l’argent liquide n’aura plus cours dans dix ans!

Parallèlement, plusieurs pays du Nord, comme le Danemark, la Norvège, la Finlande ou la Suède ont récemment annoncé qu’ils voulaient en finir avec les règlements en espèces avant 2020.

Finalement, Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE) vient d’affirmer que l’institution européenne réfléchissait à supprimer la coupure de 500 euros.

Fantasme ou réalité, le sujet devient de plus en plus sensible et pourrait bien marquer une révolution pour les consommateurs mais aussi pour les banques centrales.

De quoi parle-t-on? Le 20 janvier 2016, lors d’une discussion sur les «fintechs», les hautes technologies appliquées à la finance, le CEO de Deutsche Bank, John Cryan, a annoncé: «Le cash, je pense, n’existera probablement plus dans dix ans. Ce n’est pas quelque chose qui est nécessaire, c’est terriblement inefficace et cher».

La deuxième banque de Norvège, Nordea Bank, quant à elle, a renoncé début novembre 2015 à l’utilisation et au traitement des espèces dans les bureaux de sa branche norvégienne, compte tenu de la diminution de la demande et des risques sécuritaires qui y étaient liés.

Si ces décisions peuvent sembler choquantes, elles ne sont cependant que le sommet visible de l’iceberg de la finance.

Un monde sans liquidité s’est de plus en plus développé ces dernières années, mais tient une bonne partie de son origine aux Etats-Unis il y a plus de 45 ans de cela.

La mise en place du Bank Secrecy Act aux Etats-Unis en 1970 marque les prémisses de ce que nous connaissons aujourd’hui. Le BAS demandait aux institutions financières des Etats-Unis d’aider les organismes gouvernementaux à détecter et prévenir de tout soupçon de blanchiment d’argent dans les transactions bancaires en obligeant les institutions financières à tenir des registres de paiements en espèces et à déposer des rapports d’achats en espèces ou d’instruments négociables de plus de 10.000 dollars au total par jour.

Aujourd’hui, un tiers des Danois par exemple a renoncé à l’argent physique au profit des paiements électroniques (comme l’application Mobilepay très répandue au Danemark). La Finlande, la Norvège et la Suède organisent des journées sans liquidités en faisant activement la promotion des paiements électroniques, et avancent progressivement vers l’abandon de l’argent liquide. L’argent plastique pourrait être à l’origine du substitut de l’argent liquide qui lui-même fut le substitut de l’or. Il y a plusieurs raisons à la diminution ou simplement à l’arrêt des transactions en espèces.

Dans les pays du nord de l’Europe notamment, on a constaté ces dernières années une baisse de la demande pour les paiements en espèces. En Norvège par exemple, seul un paiement sur 20 est effectué en liquide. En Suède, on estime que 95% de toutes les transactions se font sans argent liquide. Au Danemark, si 80% des citoyens danois utilisaient l’argent liquide lors de leurs achats à la fin des années 90, aujourd’hui, ce pourcentage a considérablement chuté et atteint dorénavant moins de 25%. L’utilisation des espèces fait courir des risques au personnel des banques, convoyeurs de fond, cambriolages, vol à la tire.

Cette suppression des règlements en espèces réduira significativement les dépenses des petites entreprises relatives au traitement de l’argent physique, son transport, le retrait des distributeurs et la sécurité. L’argent liquide complique la mise en œuvre des nouvelles lois sur le blanchiment d’argent. Plusieurs Etats de l’UE, tels l’Italie, la Grèce, l’Espagne, la Belgique et la France ont déjà émis des plafonds de paiements en espèces de 1000 ou 3000 euros. Toujours dans le cadre de la lutte contre le blanchiment, les établissements bancaires en France doivent, depuis 1er janvier 2016, signaler à Tracfin toute personne qui effectue des dépôts ou retraits d’espèces supérieurs à 10.000 euros par mois.

Sans tomber dans la théorie du complot, les gouvernements apprécient aussi cette évolution, car les paiements électroniques leurs permettront d’avoir la main et donc de suivre et de surveiller beaucoup plus facilement ce qui est effectué par leurs concitoyens. La fraude fiscale devrait aussi théoriquement se réduire permettant aux gouvernements d’engranger plus de collectes d’impôts.

La part croissante du e-commerce est aussi un facteur qui favorise la suppression des liquidités. La part des paiements mobiles poursuit en effet sa forte progression dans tous les pays du monde. En 2015, on estimait que le mobile représentait près de 28% du total des paiements en ligne. Si l’Europe est la région ou le paiement mobile est le plus développé (près de 30%), les Etats-Unis connaissent eux la croissance la plus forte au niveau international.

La mise en place de politiques de taux d’intérêts négatifs telle qu’utilisée par la Banque nationale suisse (BNS), la Banque centrale européenne (BCE) et plus récemment par exemple par la Banque centrale du Japon (BOJ) force quelque peu l’épargnant de dépenser ou de réinvestir son pécule dormant en banque faute de quoi il pourrait fondre comme neige au soleil. L’argent liquide dissimulé sous le matelas du même épargnant ne connait bien évidemment pas le même amenuisement...

Il y plusieurs conséquences d’un potentiel abandon de l’argent liquide. Tout d’abord la crainte que les personnes qui ne sont pas familières avec les nouvelles technologies (entendre paiement sans contact, par mobile voire par carte) soient dans une impasse.

Autre conséquence qu’il ne faudra pas négliger, c’est que la perte de liquidité de la monnaie restant codée dans les banques provoquera l’apparition de plusieurs concurrents monétaires liquides (au porteur) ou numérique (on songe notamment au Bitcoin), hors de contrôle et hors de portée du potentiel répressif d’une quelconque autorité étatique.

Il y a aussi des conséquences évidentes pour les institutions bancaires, puisque les frais collectés à travers les transactions liées à l’utilisation des cartes de crédit et de débit devraient leur permettre d’avoir une source de revenu supplémentaire.

Les conséquences sont finalement aussi importantes pour les banques centrales puisque dans un monde sans liquidité elles pourraient théoriquement imposer plus ou moins fortement la taxation des avoirs dans le but d’inciter à la dépense et inversement (il s’agit en définitive une gestion de la consommation par les banques centrales).

Allez à l’encontre de la tendance actuelle, qui est la diminution des transactions en espèce, serait une grave erreur. Cependant, l’on ne peut nier qu’il y a des «exceptions culturelles» qui retarderons l’inévitable échéance.

Si l’on a parlé du cas des pays du Nord de l’Europe, si l’on revient maintenant vers un pays comme la France, plus de 85% des habitants de l’hexagone souhaitent conserver la monnaie «physique»... – (JFP)

* Mirabaud Securities


 

 
 

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