L’entrée dans le siècle asiatique

vendredi, 20.11.2015

En tant que partie la plus puissante de l’économie mondiale, l’Asie déterminera largement l’avenir de notre pays.

Henri Schwamm*

L’essai offert par Urs Werner Schoettli («La Suisse à l’ère asiatique») à Tito Tettamanti dans le Liber Amicorum édité en son honneur à l’occasion de son quatre-vingt-cinquième anniversaire (IBL Libri, Turin), se signale à la fois par son originalité et sa pertinence.

Le spécialiste des questions asiatiques et ancien correspondant de la Neue Zürcher Zeitung à Hong Kong, Tokyo et Pékin qualifie le siècle dans lequel nous sommes entrés de siècle asiatique, façonné de manière décisive à la fois par la nouvelle et l’ancienne hégémonie chinoise. La Suisse doit évidement faire face à cette nouvelle configuration du monde et de l’économie mondiale. Bien que très éloignée de la Suisse, l’Asie, en tant que partie la plus puissante de l’économie mondiale, déterminera largement l’avenir de notre pays. Qui a tout avantage à faire un usage optimal des opportunités qu’offre cet âge asiatique.

Traditionnellement, l’industrie et les entrepreneurs suisses ont été très cosmopolites. Malgré sa petite taille, la Suisse a occupé et continue d’occuper disproportionnellement une large place dans l’économie mondiale. Les entreprises et les banques de souche helvétique ont pris une importance non négligeable en Asie. Pas seulement les multinationales, mais aussi les PME y ont réussi leur implantation. Pour beaucoup d’entre elles, la profitabilité et même la survie dépendent du succès de leurs affaires en Asie.

La présence suisse en Asie est d’autant plus solide qu’à la différence des anciens Etats coloniaux elle repose sur ses propres forces, et notamment sur son esprit entrepreneurial très développé, capable de surmonter toutes les difficultés climatiques, sociales et culturelles. Si dans cette région du monde la Suisse veut tout au long du 21e siècle prolonger son succès économique, elle doit avant tout surmonter, estime l’auteur, son «traditionnel eurocentrisme». Un eurocentrisme qui ne limite pas au monde matériel mais qui englobe les questions de mentalité et d’orientation culturelle.

On décrit volontiers l’Occident comme étant hautement pluraliste et divers. En réalité, le continent asiatique est beaucoup plus divers - culturellement et religieusement - que l’Europe ou les Amériques. Une vision authentiquement cosmopolite du monde implique une approche pluraliste de l’histoire. Or les rapports publiés par les banques et les sociétés de conseil européennes font en général l’impasse sur l’histoire et la géographie, sans une bonne connaissance desquelles il est pourtant impossible de connaître un pays. Et le concept de «globalisation», propagé depuis une trentaine d’années par le Forum économique mondial, laisse entendre - à tort - que l’on peut juger tous les événements dans le monde en fonction des mêmes critères et des mêmes normes.

La Suisse est un petit pays dont la prospérité dépend entièrement de l’économie mondiale. Elle ne pourrait pas survivre longtemps si ses frontières étaient fermées, le commerce international perturbé et les finances mondiales dans la tourmente. Il est donc très important de comprendre les vraies dimensions des changements qui s’opèrent dans le siècle asiatique. La Chine n’est pas un Etat-nation au même titre que l’Allemagne ou les Etats-Unis. Elle a une riche histoire hégémonique, à ne pas confondre avec l’impérialisme traditionnel. L’hégémonie à la chinoise n’est pas due seulement à sa puissance militaire, mais aussi à son standing culturel.

Le 21e siècle sera évidemment dominé par le duopole Chine/Etats-Unis. L’océan Pacifique sera le théâtre de leur rivalité. L’Europe doit comprendre que l’intérêt de Washington pour les affaires atlantiques ira en diminuant, au profit de la région Asie-Pacifique qui sera au centre de la diplomatie, du commerce et de l’économie américaine. Les instituts de Bretton Woods, au centre de l’économie mondiale depuis la Deuxième Guerre mondiale, ont commencé à vaciller. La nomination d’une Européenne à la tête du FMI à la suite de la démission de Dominique Strauss-Kahn était une erreur majeure. Le refus des pays occidentaux de créer un FMI asiatique, proposé par le Japon, témoigne de l’incompréhension occidentale de l’évolution du monde. La création par la Chine d’une nouvelle Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) est un premier indicateur d’un monde dont le centre de gravité se déplace vers l’Asie. Tôt ou tard, la Banque mondiale devra changer ses droits de vote en conséquence.

La Suisse doit réaliser que son avenir dépasse de beaucoup les frontières de l’Europe. Elle a tout intérêt à renforcer ses liens avec l’Asie. Le débat qu’elle mène au sujet de ses relations bilatérales avec l’Union européenne ressemble fort à un combat d’arrière-garde. Elle doit aussi ne jamais oublier qu’elle est un Etat souverain et que par conséquent, en Asie, elle peut agir de sa propre autorité sans être obligée de demander l’avis de personne. Elle ferait par conséquent bien d’accélérer la conclusion d’accords commerciaux bilatéraux avec les pays asiatiques. Et de profiter de sa bonne réputation pour renforcer ses liens financiers avec l’Asie. Il ne lui est pas interdit enfin d’adopter certaines valeurs asiatiques qui, il n’y a pas si longtemps, étaient aussi les siennes (respect de l’âge, sens des devoirs et des responsabilités, politesse). Et Urs Schoettli de conclure qu’il ne verrait aucun mal à ce que la Suisse aspire à devenir la «Singapour de l’Europe».

* Université de Genève






 
 

AGEFI



...