La grande transafricaine

mardi, 21.03.2017

L’homme d’affaires algérien vient à Genève défendre un projet de chemin de fer géant destiné à stimuler le continent.

Interview: Nicolette de Joncaire

L’objectif de la grande rencontre des dirigeants d’entreprises africaines à Genève est de rendre le l’Afrique plus compétitive pour que son développement s’accélère. C’est plus particulièrement celui d’Issad Rebrab, Président fondateur du groupe Cevital, fleuron de l’économie algérienne, venu à l’Africa CEO Forum pour défendre un projet ferroviaire transafricain de grande ampleur. Il envisage deux lignes: la première relierait la Zambie, voire l’Afrique du Sud, à la Méditerranée et la seconde Djibouti à l’Atlantique. Un investissement stratégique visant, entre autres, à désenclaver plusieurs grands pays du continent. Entretien.

Quelle est votre vision de l’Afrique de demain?

Avec une fécondité moyenne de 4,8 enfants par femme, l’Afrique va connaître une très forte croissance démographique d’ici 2050 et sa population devrait augmenter de 570 millions de personnes pour atteindre 2,5 milliards d’habitants. Alors que sa surface terrestre représente 26% des terres émergées, le PNB de l’Afrique ne compte que pour 3% du PNB mondial. Beaucoup de ses pays offrent un énorme potentiel économique mais rares sont ceux qui sont autosuffisants, même en produits de première nécessité  comme le blé, le sucre, l’huile ou le lait. Le continent doit se développer et assurer sa sécurité alimentaire pour faire face à plusieurs défis: la survie de sa population mais aussi le niveau des emplois. Si l’Afrique réalise les infrastructures qui lui sont nécessaires -électriques, ferroviaires, autoroutières ou portuaires - et réussit à en assurer l’interconnexion, elle peut connaitre une croissance à deux chiffres et tirer la croissance mondiale qui en a bien besoin. En d’autres termes, l’Afrique pourrait devenir la locomotive du développement économique des autres continents.

Le RNB africain a déjà été multiplié par plus de 3,5 en quinze ans.

Certes mais avec d’immenses disparités. Les pays enclavés comme le Tchad, le Niger, la Centrafrique, le Mali ou le Burkina Faso ont plus de mal à progresser. Une meilleure infrastructure et une logistique supérieure leur permettraient de développer leurs exportations et d’importer à meilleur coût. Elles permettraient aussi de les sécuriser en cas d’instabilité dans les pays voisins. A l’heure actuelle, les Infrastructures portuaires de la Côte d’Ivoire et du Sénégal qui alimentent les pays enclavés sont saturées. Avec la croissance démographique attendue, si rien n’est fait, les tensions vont s’exacerber. Il est indispensable au continent de se doter d’une colonne vertébrale Nord-Sud et Est-Ouest.

Ce qui nous amène au projet que vous venez présenter à l’Africa CEO Forum. Pouvez-vous nous en dire plus?

Il faut à l’Afrique des lignes ferroviaires de la Méditerranée à la Zambie, voire à l’Afrique du Sud, et de Djibouti à l’Atlantique. Cela créerait une dynamique économique extraordinaire qui permettrait l’exploitation des immenses terres agricoles encore vierges du continent et de ses matières premières. Ce réseau permettrait aussi d’assoir le développement industriel, de générer des emplois et donc d’assurer une croissance durable et la stabilité de tous les pays africains. Je suis venu inviter les pouvoirs politiques et économiques, les institutions financières et mes confrères entrepreneurs africains comme européens à investir massivement dans l’éducation et dans des infrastructures ferroviaires sur lesquelles il est possible d’avancer rapidement pour favoriser les échanges entre pays africains.

Le rail est-il indispensable au développement?

Tous les pays développés à commencer par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se sont développés grâce au rail. L’Afrique comptait 5,5 kilomètres de rail pour 10.000 habitants dans les années 1960. Aujourd’hui ce ratio s’est effondré à 3,8 kms pour 10,000 habitants. Pour vous donner un point de comparaison, pensez qu’en France on compte 150 km de rail pour 10.000 habitants. Une entreprise si compétitive soit-elle est handicapée si son pays ne l’est pas. Réduire les couts de logistique pour les entreprises est absolument indispensable.

Les dépenses en capital ne seraient-elles pas colossales?

Le transport maritime est le mode le moins couteux de transfert des marchandises, suivi du rail puis du transport routier. Par contre, le transport maritime est très lent et, de toutes manières, ne peut desservir que les pays côtiers.  Les réseaux ferroviaires coutent moins cher en dépenses d’investissement (capex) que les autoroutes, exigent moins d’entretien et permettent de transporter davantage de marchandises et de personnes tout en ayant un impact négatif plus faible sur l’environnement surtout si les lignes sont électrifiées. Un kilomètre de rail en terrain plat coûte de l’ordre du million d’euros. Ce chiffre peut être triplé s’il faut construire viaducs ou tunnels mais ces derniers ne concernent qu’un faible pourcentage des trajets. Même à 2 millions d’euros le km, le projet que je soutiens pourrait rapporter des sommes considérables aux pays situés sur son parcours. En réalité, un certain nombre de kilomètres est déjà réalisé et il faut relier les réseaux existants à une colonne vertébrale qui irait de la Zambie à la Méditerranée. La Tanzanie, par exemple, pourrait charger les matières premières de chacun des pays et les diriger vers les ports d’Afrique du Nord. Il s’agit ici de projets rentables qui assureraient un transport beaucoup plus rapide de grandes masses de production et sortiraient bien des pays handicapés par le manque d’infrastructure de leur isolement économique. Pensez qu’une tonne de ciment coute moins de 100 dollars mais qu’en Centrafrique elle revient 200 à 300 dollars en l’absence de facilités de transport. Même chose au Niger, au Mali ou au Burkina Faso. Le Darfour, l’Angola, le Congo comptent d’immenses étendues de terre arables qui ne demandent qu’à être travaillées alors qu’au Congo, par exemple, les gens ne mangent pas à leur faim et sont aujourd’hui obligés d’importer. L’Europe importe 34 millions de tonnes de soja d’Amérique du Sud. Elles pourraient être produites et exportées depuis l’Afrique.

Quels projets existants pensez-vous relier?

Il en existe plusieurs dont la boucle ferroviaire de 3000 kilomètres, reliant cinq pays d’Afrique de l’Ouest lancée par Vincent Bolloré ou la ligne de Cap Djinet à  Hassi Messaoud qui pourrait rejoindre le Tchad.

Que représenteraient les coûts du parcours Algérie/Zambie et comment les financer?

Il y a environ 9000 kilomètres à couvrir soit un investissement de l’ordre de 9 milliards d’euros mais j’estime qu’ils seraient amortis rapidement. Même à un coût supérieur, au niveau d’un continent, l’ensemble serait rapidement amorti. Les financements devraient intéresser la Banque Africaine de Développement, les institutions internationales, la Banque Mondiale, Eximbank aux Etats-Unis, l’Export-Import Bank of China et les fonds souverains. L’argent existe. Quant à l’Europe, malgré les efforts de la Banque Centrale Européenne, elle a besoin de grands projets pour renouer avec une croissance absente depuis 2008. L’Afrique pourrait être son plan Marshall. La Chine ralentit. C’est également vrai du Brésil, de l’Afrique du Sud, ou du Nigeria surtout depuis la baisse des revenus pétroliers. Ce projet est une opportunité pour relancer l’économie mondiale et sa rentabilité est évidente.

Avec quels partenaires pensez-vous travailler?

Les entreprises demandent du travail quelle que soit leur origine. Il faudra créer des consortiums pour gérer chaque sous-projet. Pour mobiliser les fonds, nous approcherons toutes les institutions internationales et africaines afin de leur expliquer le bien-fondé du projet.

Quelles technologies utiliser? Peut-on imaginer des trains à grande vitesse?

Les trains à grande vitesse ne coutent pas beaucoup plus cher que les autres. Il ne s’agit pas ici de TGV, réservés au transport des passagers, mais de trains de marchandises qui roulent entre 120 et 150 km/heure. A ce niveau, le cout d’investissement n’est guère plus important pour 150km/h que pour 100km/h. Mieux vaudrait profiter des dernières technologies pour être compétitif mais, cahiers des charges, business plan et modes d’investissements restent encore à définir.

Qui porterait ce projet?

Le projet est à étudier de manière fine avec un cahier des charges précis mais ne pourrait être porté que par l’Union Africaine, encouragée par les autres continents. Du point de vue des normes, il doit être administré par une haute autorité elle-même placée sous l’égide de l’Union Africaine car il faut imposer des normes uniques et modernes dès le départ sinon on perdra beaucoup de temps. Il faut un consensus politique pour aller vite, pour désenclaver certains pays et augmenter le PIB de l’ensemble du continent.

Que se passera-t-il si le projet ne se réalise pas?

Compte tenu des pressions démographiques à venir, si on ne fait rien, l’émigration augmentera et les tensions monteront. En 2015-16, 950.000 africains ont émigré, largement pour des raisons économiques. En 2030, ils pourraient être des millions. Du point de vue géopolitique mieux vaut financer le développement de l’Afrique comme l’a très bien compris la Chancelière allemande, Angela Merkel. L’Afrique aussi a besoin de lumière comme partout ailleurs. L’Afrique centrale est quasi dans l’obscurité. Les médias ont un grand rôle à jouer pour expliquer cette logique.

Au-delà des infrastructures, la gouvernance de certains pays ne nécessite-elle pas de réformes?

Bien des pays africains ont un potentiel énorme mais ont besoin de bonne gouvernance pour connaitre la prospérité. Les deux plus grandes causes de richesse sont l’éducation et la bonne gouvernance. Avec ces deux facteurs, on peut élever le revenu rapidement comme l’ont prouvé la Corée Sud, Singapour ou Taiwan.

Pourquoi lancer ce projet maintenant?

Parce que le moment est critique. D’ici 2050, l’Afrique comptera 2,5 milliards d’habitants. Elle pourrait développer une classe moyenne de l’ordre de 550 millions de personnes, soit l’équivalent du marché européen d’aujourd’hui. L’Afrique est à la frontière de l’Europe. Il faut assurer sa stabilité géopolitique. Encore une fois, l’Afrique peut-être la locomotive de la croissance mondiale au XXIe siècle.






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