Il avait toujours une longueur d’avance

mardi, 15.03.2016

Edgar de Picciotto. Disparition d’une figure devenue légendaire de la place financière genevoise. Les hommages au fondateur de l’UBP sont unanimes.

Sébastien Ruche

Edgar de Picciotto.

Décédé dans la nuit de dimanche à l’âge de 87 ans, Edgar de Picciotto n’a pas seulement créé l’un des principaux groupes bancaires genevois, l’Union Bancaire Privée. Il a aussi largement contribué au développement de la place genevoise depuis les années 1990, en étant l’un des précurseurs de la gestion alternative et en multipliant les acquisitions pour faire grandir son établissement.

Un génie, une icône, un visionnaire. Les mêmes mots sont revenus à plusieurs reprises suite à l’annonce de sa disparition hier en milieu d’après-midi. «Edgar de Picciotto a marqué la place financière de sa passion de l’investissement, de sa culture entrepreneuriale et de son sens des affaires. Il figure à ce titre parmi les personnalités unanimement respectées», a souligné Patrick Odier, qui s’exprimait en tant que président de l’Association suisses de banquiers.

Associé de Pictet, Jacques de Saussure s’est dit «attristé par cette nouvelle, car j’ai bien connu Edgar, je l’avais encore revu il y a quelques semaines et lors d’un Nouvel an à Beyrouth. Je souhaite faire part de mon admiration pour lui et sa carrière. Il a monté et développé une banque d’une taille considérable en une seule génération, ce qui est impressionnant.»

La preuve en chiffres. Depuis sa création en novembre 1969, le groupe qui allait devenir l’UBP s’est construit par acquisitions successives, les plus marquantes étant celle de TDB-American Express Bank, en 1990, et celle de Discount Bank and Trust Company, en 2002. En 2007, UBP avait dégagé un bénéfice de 510 millions de francs et gérait 136 milliards d’actifs. Dont 60 milliards investis dans des hedge funds, pour lesquels la banque était considérée comme le deuxième spécialiste mondial.

Deux ans plus tard, les hedge funds ne représentaient plus que 19,5 milliards de francs et la masse sous gestion avait reculé à 75 milliards de francs, puis à 65 milliards en 2010. La crise financière était passée par là.

C’est alors que la banque lança une nouvelle phase de croissance externe, avec l’acquisition de la filiale suisse d’ABN Amro (en 2011), puis de l’activité de banque privée internationale de Lloyds (2013), et du business international de Royal Bank of Scotland, l’an dernier (une opération qui permet au passage à l’UBP de gérer dix milliards en Asie). Résultat, le groupe est repassé au-dessus de la barre des 100 milliards d’actifs sous gestion l’an dernier (110 milliards). En début d’année, l’UBP a réglé sa participation au programme de régularisation américain pour les banques, en payant une amende de 187 millions.    

Pour Ray Soudah, fondateur du consultant en fusions-acquisitions bancaires Millenium Associates, «Edgar de Picciotto était un visionnaire en avance sur son temps en ce qui concerne l’asset management et la gestion privée internationale. Il a fait grandir sa banque, puis l’a fait croître à nouveau après la crise financière pour retrouver ses niveaux d’avant la crise. Son engagement envers son entreprise et ses clients était sans fin. Il nous manquera beaucoup, en tant qu’icône irremplaçable de l’industrie et comme gentleman».

Edgar de Piccioto «avait toujours un coup d’avance, ce qui n’est pas rien en finance, se souvient un ancien proche collaborateur, recruté notamment sur la base de la graphologie. Il possédait un carnet d’adresses redoutable, qui faisait que les gens cherchaient à le côtoyer, et lui ne se contentait pas d’ouvrir des comptes, il savait renvoyer l’ascenseur».  

L’autorité naturelle d’Edgar de Picciotto s’illustrait lors des assemblées générales de l’UBP, qu’il présidait. «Il s’exprimait généralement pendant une quinzaine de minutes, sur les événements survenus au cours de l’année écoulée, sans entrer dans des détails confidentiels sur la marche des affaires, se souvient un participant. Fait rare pour une assemblée générale dans une banque de cette taille, personne dans l’assistance, soit une cinquantaine de personnes, ne posait de questions à l’issue de son exposé succinct. Quand il s’exprimait, on l’écoutait.»

Ces dernières années, Edgar de Picciotto avait volontairement choisi de rester à l’écart des médias, afin de ne pas interférer avec l’image de la banque et le rôle de son fils Guy, CEO du groupe. A titre personnel, il avait financé une grande partie de la Maison des étudiants, au Graduate Institute de Genève, grâce à un don de 20 millions de francs.

En remerciement, l’institut  a créé un Prix international Edgar de Picciotto, récompensant tous les deux ans une personnalité universitaire de renommée internationale qui a contribué à une meilleure compréhension des défis mondiaux. Ce prix a été attribué à Amartya Sen (Nobel d’économie 1998) en 2012, puis à l’historien israélien spécialiste de la Shoah Saul Friedlader en 2014.n



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