Le remède serait inefficace et probablement dommageable

lundi, 18.05.2015

Commodity Club Switzerland. L’approche de l’initiative populaire contre la spéculation sur les denrées est injustifiée.

Interview: Nicolette de Joncaire

Peter Sigg (Commoditiy Club Switzerland)

Le Commodity Club Switzerland se veut un centre de compétence sur les aspects financiers du négoce des matières premières. Il réunit un grand nombre d’experts de la chaine de valeur de la production et de l’approvisionnement des matières premières, venus des univers financiers et académiques. Son président, Peter Sigg, veut clarifier certains points sur le sens de l’utilisation des contrats de futures et autres dérivés sur matières premières dont la compréhension reste confuse dans l’esprit de beaucoup comme le démontre l’initiative populaire contre la spéculation sur les denrées des Jeunes socialistes.

Pourquoi estimez-vous que l’initiative sur la spéculation sur les denrées ne se justifie pas?

L’objectif de l’initiative est louable. Impossible de ne pas être d’accord avec toute idée qui vise à lutter contre la faim. Ce qui pose problème n’est pas son but mais la compréhension qu’ont les initiateurs du rôle des marchés de dérivés sur la formation des prix agricoles. L’initiative part du postulat que le prix des produits agricoles est en hausse et que les marchés financiers contribuent à une montée des prix susceptible d’affamer des régions défavorisées. Ce postulat est faux. Le prix des matières agricoles est en baisse. Depuis les récoltes record de 2013 et 2014, les cours se sont effondrés de 30 à 40%, retrouvant des niveaux comparables, voire inférieurs, à ce qu’ils étaient il y a 20 ans.

Quelles sont les différences entre marchés spot et marchés des futures?

Leurs fonctions sont distinctes et la formation des prix s’opère de manière différente. Les prix spot sont des prix actuels. Ils sont destinés à l’approvisionnement physique des marchés locaux et correspondent à une multitude de tailles de lot et de qualités. Les marchés de futures fournissent, par définition, des prix anticipés à des échéances données. Contrairement aux prix spot, ce sont des prix fixés sur des quantités et des qualités standardisées. Le marché des  futures permet de transférer le risque de prix encourus par les acteurs physiques sur les spéculateurs financiers. Ce sont en quelque sorte des assurances destinées à couvrir les acteurs physiques. Les fermiers ukrainiens ou russes, par exemple, n’ont pas les capitaux nécessaires pour couvrir les variations de prix entre le moment où ils vendent et le moment où ils récoltent. Les marchés de dérivés leurs permettent de couvrir ce risque et de planifier leur production avec une meilleure visibilité. Les futures ont un effet bénéfique sur les producteurs car ils leurs fournissent une garantie de prix. Le même raisonnement s’applique aux acheteurs (l’industrie alimentaire par exemple) ce qui protège les consommateurs qui, en l’absence de marchés de dérivés, devraient supporter le coût du risque de prix.

Le prix des futures influe-t-il les prix spot?

Il n’y a aucune évidence dans ce sens. La spéculation n’influence que le prix des futures, et seulement à très court terme. Elle n’a pas d’impact sur les prix spot. Pour que le prix des futures ait un effet sur les prix spot, il faudrait qu’un certain nombre de conditions soient réunies simultanément: que les produits soient stockables, qu’il y ait suffisamment de capacité de stockage et que la courbe forward monte (contango). C’est l’objet des recherches de Marco Haase et d’Alex Tobler dans un papier d’octobre 2014*. Ils y démontrent que les pics de prix de la crise de 2007-08 correspondaient à une baisse des inventaires ce qui contredit l’hypothèse que la spéculation financière stimule la hausse des prix par exploitation des arbitrages. A l’origine de ces hausses, on constate un accroissement de la demande des pays importateurs et une réduction

de l’offre des pays exportateurs par des mesures protectives conduites par les Etats.

Pourquoi la spéculation a-t-elle si mauvaise presse?

Parce qu’on confond spéculation avec manipulation. Spéculer signifie prendre une décision d’achat d’un actif en univers incertain. Tout le monde spécule plus ou moins. Sur le prix de sa maison par exemple. A contrario, la manipulation est une volonté d’influencer un marché dans un intérêt propre. En favorisant la rareté ou en utilisant de l’information propriétaire par exemple. C’est une forme de tricherie qui altère la formation des prix. La spéculation est un mécanisme positif qui favorise les échanges et la formation d’un prix efficient. Elle créée la liquidité indispensable aux besoins de couverture dont je parlais plus haut. La spéculation ne devrait pas être l’objet d’un jugement négatif, contrairement à la manipulation qui est pernicieuse.

A quoi correspond un signal de prix élevé et quel est son impact?

Un prix élevé signale un excédent de demande par rapport à l’offre. Il stimule l’investissement dans la production: davantage de plantations et une amélioration des rendements par la technologie. Ce mécanisme fonctionne puisqu’à la suite des pics de prix de 2008 et de 2010, les récoltes ont augmenté sensiblement et les prix sont retombés. Ce qu’il faut bien comprendre est qu’il y a latence entre le signal de prix et les hausses de production. On ne convertit pas des terres à produire plus en quelques jours.

Et la corrélation entre volumes financiers et prix spot?

Le volume de l’ensemble des contrats à terme en circulation achetés (open interest) n’a pas diminué. Il y a toujours autant de dérivés négociés et pourtant les prix sont tombés. Ce qui signifie que la financiarisation n’a pas d’effet sur les prix des matières agricoles et qu’il n’y a pas de corrélation entre spéculation et hausse des prix.

Quel serait l’effet de l’initiative sur la spéculation sur les denrées si elle venait à passer?

Généralisée, elle serait très dommageable. Elle contribuerait à réduire les liquidités sur les marchés de couverture, à accroitre la volatilité et entraverait  les garanties que peuvent en attendre producteurs et consommateurs. Sans produire un gramme de nourriture supplémentaire. Les vraies mesures de lutte contre la faim sont à mettre en œuvre dans la production et dans l’efficacité des réseaux de stockage et de distribution. Ne s’appliquant qu’en Suisse, elle serait essentiellement dommageable aux acteurs suisses des marchés agricoles sans aucun impact au niveau mondial car la Suisse n’abrite pas de marchés de dérivés. La partie la plus inquiétante de l’initiative est que les acteurs physiques doivent justifier la couverture de chaque transaction (hedging). Ce qui est naturellement impossible pour plusieurs raisons. Prenons l’exemple d’une position prise en début d’année pour protéger une récolte en septembre. Comment prouver qu’on n’est pas sur-couvert? Ou encore comment justifier la protection d’une commande de canola par un dérivé sur l’huile de soja (proxy-trading)? En Suisse, les banques ne seraient pas seules affectées. L’effet négatif - sous forme de coûts supplémentaires et de perte de flexibilité - toucherait l’ensemble de la chaine de production et d’approvisionnement, y compris les grands distributeurs suisses comme Migros ou Coop.

* Understanding commodity spot and futures markets – The market price mechanism and the key price drivers, Marco Haase, University of Basel, and Alex Tobler, October 2014.



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