Les faux-monnayeurs de la pensée conformiste

mardi, 28.04.2015

La justification implicite ou explicite du fonctionnement actuel de l’économie par l’élite intellectuelle doit être considérée comme une forme de corruption.

Marc Chesney (Université de Zurich)

 

Dans «De la grande Guerre à la crise permanente, La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie» (PPUR), Marc Chesney déclare que la crise financière de 2007 n’est toujours pas terminée. Il expose les causes à l’origine de cette situation et dénonce le rôle accru de la financiarisation de l’économie et la montée en puissance de l’aristocratie financière. Selon lui, les dirigeants élus, qu’ils soient de gauche ou de droite, n’appliquent le plus souvent qu’une seule et même politique économique, répondant aux intérêts de l’aristocratie financière, et qui ne fait qu’assombrir les perspectives d’avenir. Pour l’auteur, il est paradoxal qu’une petite minorité de la population mondiale soit en situation d’imposer sa volonté à l’ensemble de la société.

La mise sur un piédestal de soi-disant sommités, qui occupent des fonctions importantes sans contrôle scientifique ou démocratique suffisant, accentue cette conversion au réalisme des élites intellectuelles et donc in fine leur trahison. La nomination des prix Nobel d’économie (ou plus précisément des prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) illustre ce problème. Médiatisés et encensés à l’excès, ils sont en position d’influencer les gouvernements en ce qui concerne leur politique économique, les entreprises dans leurs politiques d’investissement et les institutions académiques en termes de stratégies d’enseignement et de recherche. Il est inquiétant de constater que nombre d’entre eux pro- viennent de l’Université de Chicago connue pour prôner la dérégulation la plus grande possible pour les marchés - celle-ci étant pourtant l’une des causes de la crise -, et que deux de ces lauréats (Robert Merton et Myron Scholes, nobélisés en 1997) ont par la suite été associés à la quasi-faillite du fond d’investissement LTCM en 1998. D’autres lauréats plus récents ne contredisent malheureusement pas cette analyse.

En octobre 2013, une fumée blanche est apparue dans le ciel de Stockholm et trois nouveaux papes de l’économie ont été nominés: Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Schiller. Il s’agissait de les récompenser pour leurs «analyses empiriques des prix des actifs». Fort bien en soi, mais les membres du jury n’ont malheureusement pas pris le temps d’expliquer si ces analyses étaient pertinentes face à un chômage et une précarisation de l’emploi persistants. Il convient de remarquer que les deux premiers lauréats cités sont aussi membres de l’Université de Chicago, dont les dangereuses recettes continuent à être appliquées par la plupart des gouvernements. Eugene Fama est associé à la théorie de l’efficience des marchés selon laquelle les marchés financiers ne sauraient avoir tort, contrairement à ceux parmi ses acteurs qui tenteraient de l’anticiper ou de le «sur-performer», c’est-à-dire de générer régulièrement un rendement supérieur à celui d’un indice boursier comme le SMI en Suisse ou le CAC 40 en France. Ces marchés seraient la référence naturelle de notre économie, son Dieu parfait et insondable, son alpha et oméga. Or, l’existence même d’une crise contredit cette théorie. Si les marchés financiers ont toujours raison, pourquoi changent-ils d’avis aussi brusquement, comme c’est le cas lors d’une crise, alors qu’aucune nouvelle information ne saurait le justifier? Le communiqué officiel laisse songeur: ce lauréat aurait démontré qu’il était extrêmement difficile de prévoir le cours des actions à court terme. Cette évidence quotidienne mérite certainement un prix Nobel… Robert Schiller aurait montré qu’il était moins difficile de prévoir les cours à long terme que ceux à court terme. C’est certainement rassurant, mais les précisions à court terme étant extrêmement hasardeuses, on pourrait difficilement faire pire à long terme. Par ailleurs, comme personne n’est capable de définir précisément ce qu’est le long terme (1, 5, 10 ans?), ce résultat n’est pas d’une utilité flagrante. Les travaux de ces deux lauréats sont plus contradictoires que complémentaires. Le premier se fonde sur l’hypothèse de rationalité des agents économiques, tandis que le second met en avant leur caractère irrationnel. Les questions auxquelles les prix Nobel devraient répondre demeurent en suspens. Quels sont les modèles économiques ou financiers qui peuvent être encore employés? Et de manière plus générale, quelles sont les solutions susceptibles de permettre d’en finir avec la crise et de mettre la finance au service de l’économie et de la société? Manifestement, en 2013, ces questions n’ont pas été jugées pertinentes par les membres du jury, pas plus qu’elles ne l’ont été en 2014!

Des élites asservies apparaissent à des niveaux inférieurs dans la pyramide de la notoriété. À titre d’exemple, il est intéressant de mentionner le cas de Frederic Mishkin, professeur à la Columbia Business School et qui a, selon Le Monde Diplomatique, apposé son nom, en 2006, avant l’éclatement de la crise, sur un rapport intitulé «Stabilité financière en Islande» pour lequel il aurait perçu 135.000 dollars. Selon la même source, le professeur Richard Portes, de la London Business School, aurait perçu 58.000 livres pour une expertise similaire. L’économie et la finance ne sauraient être des matières uniquement techniques au point d’être réservées aux seuls initiés, à fortiori si ceux-ci ne jouent pas leur rôle. Le citoyen se doit de prendre les choses en main, puisqu’en dernière instance il assume les frais de la crise; c’est donc à lui d’exiger de ces initiés qu’ils contribuent à la résolution et non à la création de problèmes. Ce dont il devrait s’agir, c’est d’indignation et d’engagement, pour reprendre les termes de Stéphane Hessel. La diffusion d’une «fausse monnaie intellectuelle», c’est-à-dire de concepts sans valeur, de la part d’élites trop souvent asservies contribue à la prolongation de la crise et du chômage de masse.

Le monde politique est en grande partie responsable de l’actuelle crise. Aujourd’hui, c’est trop souvent de corruption pure et simple des élites dont il est question. La classe politique grecque, droite et gauche confondue, en est le parfait exemple. Dans ce pays, jusqu’aux élections de janvier 2015, il semblait plus facile de ponctionner les contribuables européens, grecs ou non, de diminuer les retraites et salaires des fonctionnaires, que d’exiger des armateurs grecs et des grandes fortunes de ce pays qu’ils paient leurs impôts.

Lorsqu’en 2010, Christine Lagarde, ministre des finances du gouvernement de François Fillon, transmit à son homologue grec, Georges Papaconstantinou, ministre des finances d’octobre 2009 à juin 2011, un CD-Rom contenant une liste de 2063 contribuables grecs disposant en 2007 de comptes auprès de la filiale suisse de HSBC, cela ne fut suivi d’aucun effet. Et pourtant, au lieu de mener une douloureuse politique d’austérité qui n’a fait qu’accentuer les problèmes, les gouvernements grecs qui se sont succédés au pouvoir jusqu’au 25 janvier 2015 auraient dû s’assurer que les contribuables grecs, disposant de comptes à l’étranger, s’acquittent de leurs impôts: le manque à gagner représente chaque année pour la Grèce des milliards d’euros. Jusqu’à cette date, où le parti Syriza a remporté la victoire aux élections et a formé un nouveau gouvernement, ni M. Papaconstantinou ni ses successeurs, le socialiste Evángelos Venizélos devenu par la suite secrétaire général de son parti, puis Yannis Stournaras, ministre des finances jusqu’en juin 2014, n’ont jugé bon d’utiliser cette liste pour demander aux personnes y apparaissant de payer leurs impôts. Monsieur Papaconstantinou a même invoqué comme excuse la perte de ce précieux CD-Rom. En effet comme il a dû regretter de ne pas pouvoir, alors en sa qualité ministre de l’économie, exiger de certains de ses amis et collègues, voire de certains membres de sa famille, qu’ils s’acquittent de leurs impôts! D’après le magazine grec Hot Doc, qui en 2012 a publié cette liste, et la première page du Wall-Street Journal daté du 2 novembre 2012, qui en a tiré un article, cette liste contiendrait les noms de deux anciens ministres, d’un conseiller du premier ministre élu en 2012, Monsieur Samaras, ainsi que ceux d’hommes d’affaires connus dans le pays. Le courageux journaliste grec responsable de cette publication a connu pendant un certain temps les foudres de la justice pour avoir osé briser l’omerta!

Le vendredi 28 décembre 2012, cette affaire prit une nouvelle tournure, puisque M. Papaconstantinou, l’ex-ministre des finances grec ayant reçu cette liste a été accusé de l’avoir falsifiée. Selon les médias il aurait effacé les noms de deux de ses cousines, filles d’un autre ex-ministre (un conservateur aujourd’hui décédé), et de leur mari. Le Pasok, parti dirigé par son successeur Evángelos Venizélos, a par la suite prononcé son expulsion… De manière générale, dans de nombreux pays, le système politique est à bout de souffle. La situation française illustre ce problème. Les grands partis, dits de majorité ou d’opposition - le Parti Socialiste et l’UMP - sont en état de décomposition avancée, rongés qu’ils sont par les scandales à répétition, les trahisons et reniements en tous genres. Le spectacle qu’ils donnent est pitoyable et indigne d’une démocratie. Des individus médiocres et corrompus arrivent à se placer au coeur du pouvoir.

La crise actuelle déborde du cadre strictement financier. Elle est aussi la crise des valeurs de notre société. Avec sa justification implicite ou explicite du fonctionnement actuel de l’économie, l’élite tient trop souvent le rôle de faux-monnayeurs de la pensée. Cette corruption, cet asservissement sont des maux qu’il faut traiter avec le plus grand sérieux, à moins de se satisfaire d’une situation où il n’y aurait «plus aucune espèce de conscience, sauf, si l’on peut s’exprimer ainsi, la conscience de l’opinion publique et celle du code pénal» comme l’écrivait Léon Tolstoï dans La sonate à Kreutzer.

Marc Chesney est professeur à l’Université de Zurich après l’avoir été à HEC Paris, où il a aussi été doyen associé. Depuis de nombreuses années il développe une analyse critique du secteur financier. Marc Chesney est membre de Finance Watch et de Contrepoint. En appelant à une moralisation de la finance, Marc Chesney dénonce certains états de fait, comme le renflouement des grandes banques par le contribuable, les bonus astronomiques perçus par leurs directeurs. Il propose aussi des solutions simples et concrètes, comme l’introduction d’une taxe sur toutes les transactions électroniques, qui permettrait de fortement réduire les impôts actuels, ou la mise en place d’un processus de certification des produits financiers, pour assainir les marchés afin d’investir et financer la création d’emplois.

Marc ChesneyDe la grande Guerre à la crise permanente, La montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie. PPUR. 126 pages.

 

 

 

 



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