Robots versus gérants de fortune: comment répartir le travail

vendredi, 23.03.2018

Benoît Mandosse*

En Suisse, où les activités financières génèrent près de 10% du produit intérieur brut, la question de l’équation qui oppose aujourd’hui l’expert et la machine est d’importance, et non sans conséquences sur les investissements et sur l’emploi.

Basée sur une recherche académique, au-delà des réponses rassurantes qui visent à préserver par sympathie un travail à l’homme, la question à laquelle nous avons tenté de répondre, et qui préoccupe tout gestionnaire de fortune aujourd’hui, est celle d’appréhender les champs d’application dans lesquels les robots risquent de surpasser les humains, tant par leur productivité que par leur performance.

Les qualités humaines, dans leurs dimensions comme dans leurs limites, s’inscrivent au cœur de la problématique. Aussi, c’est au travail conjoint de psychologues et d’économistes, à la manière unique dont ils ont pensé le lien entre le fonctionnement du cerveau et les forces économiques, que nous nous sommes intéressés.

A celui de Gary Klein notamment, psychologue américain et pionnier du concept de `décisions en situation’, qui a cherché à saisir par exemple comment les pompiers les plus expérimentés étaient capables d’aller d’instinct vers la meilleure des options: pressentir l’effondrement d’un plancher avant même de pouvoir en déceler consciemment les prémices. 

Appliqué au domaine financier, ce même concept permet de mesurer comment l’achat d’une action s’opère sous des critères classiques (valorisation, structure du bilan etc.), mais relève tout aussi bien du biais de l’émotion (inconsciente) du gérant envers produits ou services, fonctionnant par là selon le même mode cognitif que le capitaine des pompiers de Klein.

Pensées instinctives et réfléchies

Herbert Simon, prix Nobel d’économie en 1978, s’attache de son côté à la valeur du processus de décision au fondement duquel se tient le mécanisme central de l’intuition. Selon lui, l’intuition serait d’abord une reconnaissance, celle d’une information stockée dans la mémoire. 

La pensée instinctive ne serait sous cet angle qu’un reflet de la pensée réfléchie. Et l’intuition pourrait être dès lors comprise et modélisée.

Une hypothèse qui va ouvrir un champ d’application considérable sur le front financier, jusqu’à mener à la prise en charge par les machines de toutes les opérations simples telles que les opérations d’arbitrage, où seules la vitesse d’observation et la systématique de calcul comptent. La machine dispose bien ici d’un avantage réel sur l’homme.

L’axiome d’un Homo Economicus parfaitement informé, fondé sur le concept central de l’efficience des marchés, est en définitive sérieusement remis en cause par les experts en économie comportementale. Les travaux de Daniel Kahneman, professeur de psychologie, premier non-économiste détenteur du Nobel d’économie en 2002, et de Richard Thaler, Prix Nobel d’économie 2017, relativisent nettement cette notion de rationalité.

Le biais saisonnier des marchés par exemple, selon lequel nous avons choisi d’orienter une partie de notre allocation tactique d’actifs, révèle par excellence la nature complexe, volatile mais aussi structurée, transversale et surtout récurrente du comportement de l’investisseur.

En finance, au-delà de la puissance de calcul, c’est donc avant tout le vecteur d’irrationalité de l’homme, et l’observation d’un biais comportemental constant, qui semble conférer au robot une valeur ajoutée quant à la prise de décision en matière d’investissement.

Faire confiance à l'algorithme

La difficulté qui se pose alors au gérant de fortune devient celle de faire confiance à l’algorithme qui gère le portefeuille de son client au risque de démystifier son rôle d’expert. 

Le gérant devrait avoir l’humilité et l’intelligence de savoir s’en remettre à un robot. La mission pour le gérant de fortune devient celle d’identifier ses compétences et d’en circonscrire les limites.

C’est dans ce sens qu’il faut entendre le conseil de Daniel Kahneman quant à la nécessité pour l’expert de savoir, seulement dans un deuxième temps, «fermer les yeux» tel que dans un exercice de réflexion profonde, de se «décoreller» du mouvement perpétuel et vertigineux d’informations et de statistiques, et de compléter l’approche analytique par l’approche intuitive.

Le moment du Brexit est à cet égard exemplaire de l’efficacité de cette double évaluation: la maîtrise de l’événement géopolitique offrant à l’expert la possibilité de repositionner des modèles quantitatifs dans un contexte inédit.

Pour conclure, et sur la base de la théorie financière abordée, il semble en définitive improbable de remplacer totalement l’intuition par une formule mathématique ou un algorithme.

En finance, comme dans bien d’autres champs d’expertise, la créativité et l’intuition ne doivent pas être limitées par des convictions rationnelles.

Ce qu’avait si justement pressenti Albert Einstein quand il identifie le mécanisme fondateur de l’intuition dans son essai philosophique et politique «The World As I See It»: le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et oublie le don.

*Associé Dominicé & Co 






 
 

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