Ce que la Suisse doit à la science

mardi, 13.02.2018

Jacques Neirynck*

Les Suisses se délectent de l’imagerie nationale: la démocratie directe, le fédéralisme, la neutralité, la paix sociale, le bien-être généralisé. Ils comprennent moins qu’ils sont devenus le champion de la science en Europe et qu’elle génère ainsi cette prospérité presque inexplicable vu l’isolement du territoire.

Or, cette excellence comporte des exigences, qui ne sont pas encore comprises. En ne distinguant pas la source de leur satisfaction, les Suisses risquent de la tarir. Telle fut une conséquence du vote du 9 février 2014: l’UE suspendit tout de suite les deux programmes scientifiques, Erasmus et Horizon 2020.

Depuis 2002, date d’entrée en vigueur de la libre circulation avec l’UE, la Suisse connaît un développement économique spectaculaire. L’immigration massive de travailleurs hautement qualifiés est à la fois la cause et le résultat de ce différentiel de développement. Par son niveau de vie élevé, par la valeur de ses laboratoires, par l’agrément du séjour, la Suisse constitue un pôle d’attraction. Elle joue un rôle analogue à celui de la Californie à l’égard des USA: les talents s’y précipitent.

Au bout de douze années d’expansion, le résultat est parlant. De 2007 à 2013, la Suisse a bénéficié d’un taux de soutien de 25,3% de ses demandes au Conseil Européen de la Recherche, soit plus que n’importe quel pays de l’UE: elle cotise à hauteur de 2,8% du budget global et bénéficie de 4,25% des subsides accordés, c’est-à-dire que l’UE finance la science suisse! Dans les classements mondiaux, cinq hautes écoles suisses se situent dans les cent premières soit mieux que ce que font la France, l’Allemagne ou la Chine. Pour l’ingénierie, l’EPFL se situe au premier rang européen; au plan mondial elle n’est dépassée que par 18 établissements américains, anglais et singapouriens.

En recherche, il n’est de richesse que d’hommes. Pour devenir le meilleur centre, il faut recruter les meilleurs chercheurs. Plusieurs dizaines de chercheurs moyens ne parviendront pas à ce qu’un seul chercheur excellent atteint.

Une échappatoire consisterait à promouvoir un meilleur recrutement de la main d’œuvre locale. Mais avec huit millions d’habitants, la Suisse ne dispose pas d’un bassin de recrutement comparable avec les 507 millions de l’UE. Encore faudrait-il l’exploiter correctement: avec un peu moins de 30% de diplômés de l’enseignement supérieur, la Suisse se situe en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE. Parmi les causes de cette désaffection, on doit mentionner le système des bourses, abandonné aux Cantons. Depuis 1993, le volume des bourses a diminué hors inflation de près de 25% et, pendant cette même période, les subventions fédérales sont passées de 40% à 9%.

Pour préserver l’excellence scientifique, industrielle et économique suisse, il ne suffit donc pas de maintenir les apparences juridiques d’une libre circulation, il faut l’établir dans les faits. Si les cantons étaient en position de gérer des contingents de permis, ils privilégieraient les impératifs électoraux immédiats en donnant comme jadis la priorité à l’agriculture, l’hôtellerie, le sport, voire les multinationales. La science ne connait pas de frontières étanches et les régimes qui les ont instaurées, comme la défunte Union Soviétique, en sont morts.

*Professeur honoraire EPFL






 
 

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