Assurance maladie: l’investissement en dentisterie

lundi, 22.01.2018

Jacques Neirynck*

L’assurance maladie créée en 1959 a défini un patient helvétique démuni de mâchoire. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. On serait bien curieux de savoir pourquoi, quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires. On n’en n’imagine que deux.

Pour certains esprits, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté nationale n’a pas à encourager les vicieux et les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Une assurance ne doit pas couvrir les fautes de l’individu. C’est une considération biaisée, car l’assurance maladie couvre en fait toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré: tabagisme, obésité, alcoolisme.

Pour d’autres esprits, l’individu pauvre a seulement le droit d’être soigné quand sa vie ou sa productivité est en danger. On guérira donc volontiers l’appendicite ou le bras cassé.

En revanche, les pauvres peuvent parfaitement se passer de dents: il leur reste pour se nourrir la soupe, la purée et le yaourt. Incidemment ils feront des économies en se passant de viande.

C’est une considération bancale parce qu’elle suppose que la dentition n’a pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Certains abcès importants peuvent envahir les sinus et infecter le cerveau, ou encore se loger dans la gorge et empêcher de respirer. L’organisme est un tout et on ne peut pas établir des cloisons étanches par voie de législation.

C’est sur base de réflexions sommaires de cet ordre que la Suisse a décidé que ses citoyens n’avaient qu’à soigner leurs dents à leurs frais ou ne pas les soigner s’ils n’en ont pas les moyens.

Le peuple vaudois sera amené le 3 mars à introduire éventuellement une assurance couvrant aussi les mâchoires. La droite du Grand Conseil s’est aussitôt érigée contre cette mesure dispendieuse qui chargerait l’économie. En fait on ne sait pas ce que cela coûterait. En soignant les dents, peut-être améliorera-t-on la santé générale et diminuera-t-on l’absentéisme.

Dans les débats sur la santé on a pris la fâcheuse habitude de considérer les coûts comme si c’était une perte nette, sans aucun bénéfice imaginable. Ne devrait-on pas considérer les soins médicaux, de toute nature comme un investissement, au même titre que la formation?

A ce titre dispenser des soins d’orthodontie à tous les enfants permettra d’éviter des soins ultérieurs. Or le coût de cette médecine préventive est tellement élevé qu’il dépasse les possibilités de la plupart des familles et ce sont souvent les grands-parents qui doivent se substituer aux parents.

De même en soignant à temps toutes les caries des adultes, évitera-t-on la perte des dents qui implique des frais beaucoup plus élevées sou forme d’appareils ou d’implants.

En sus de toutes ces considérations d’ordre médical, il en est une autre plus fondamentale. La Suisse pays riche peut-elle tolérer que certains citoyens ne puissent se faire soigner de quoi que ce soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens?

* Professeur honoraire EPFL






 
 

AGEFI




 
...