La mécanique est-elle un luxe?

vendredi, 10.02.2017

Les produits numériques consommés aujourd’hui sont le plus souvent accessoires et créent de nouveaux besoins artificiels.

Philippe Vallat*

A l’époque où le digital règne en maître incontesté et a tout transformé, tout dématérialisé, ou presque, sur son passage, il est intéressant de s’intéresser au destin des technologies qui ont pré-cédé le tout numérique. Récemment, on a vu rejaillir des «objets du passés» tels que, par exemple, les disques vinyles. Mais cela reste essentiellement un phénomène de mode. Il existe toutefois un mouvement beaucoup moins superficiel et assez remarquable: l’arrivée du numérique a fait que certains items, non seulement n’ont pas perdu de leur prestiges, mais au contraire, s’en sont trouvés valorisés: ce sont les objets mécaniques. Comment expliquer que certains d’entre-eux se retrouvent désormais dans la catégorie luxe, alors qu’ils n’étaient pas connotés tels, il y a quelques années encore? Qu’est-ce que l’arrivée du numérique a bien pu changer pour que, tout d’un coup, l’acier se transforme en or?  

Une première raison vient de l’évolution de notre mode de consommation: aujourd’hui le consommateur veut tout, tout de suite et sans délais. Alors qu’à l’ère industrielle, il devait effectuer un véritable sacrifice financier avant d’obtenir un objet avec une réelle plus-value, aujourd’hui, il peut acquérir plus facilement – très souvent à crédit – un plus grand nombre d’objets mais qui lui apportent une moins grande satisfaction. De ce fait, les objets mécaniques répondaient à des besoins simples mais vitaux; les produits consommés aujourd’hui sont le plus souvent accessoires et créent souvent de nouveaux besoins artificiels, au lieu de répondre à nos besoins primaires. Ce faisant, l’émotion de l’acte d’achat s’est banalisé avec la répétition.

De cette facilité d’acquérir de nouveaux objets découle le fait que nous en changeons plus souvent. Nous sommes entrés dans l’ère du jetable et de l’obsolescence programmée et de ce fait, nous nous sommes habitués à nous séparer très vites des objets qui nous entourent pour les remplacer par d’autres qui ne sont pas nécessairement supérieurs. Nous ne nous attachons plus à nos objets, car à peine familiarisés avec eux, nous pensons déjà à passer à la génération suivantes (l’iPhone 6, puis le 6S et le 7). Nous ne les réparons plus. Et on se demande alors si l’objet patiné appartient à tout jamais au passé.

La profusion l’a emporté sur la rareté et du coup le luxe est devenu une option. Ainsi le bridage est apparu avec les objets numériques. Ceux qui ne peuvent payer pour avoir la totalité des fonction-nalités accèdent seulement à une partie. Ainsi deux objets identiques à 100% sur le plan technique peuvent être vendus l’un, en version freemium, l’autre, en version premium.

On crée plus ou moins artificiellement des gammes de produits standards et «haut-de-gamme». Tel n’était pas le cas avant. Prenons l’exemple d’un piano à queue vieux de plus de 100 ans. Devra-t-on le classer dans les instruments bas, ou haut-de-gamme? Posez la question à un expert et il vous répondra qu’à cette époque ils proposaient simplement le meilleur instrument qu’il leur était possible de réaliser. Aurions-nous perdu un peu d’honnêteté en ne mettant pas le meilleur d’un savoir-faire directement sur le marché? Où sont passés les objets respectueux, sincères et nobles?

Vient alors la question de l’utilisateur final et de l’expérience qu’il a avec les objets. Cette dernière a également totalement évolué. En effet, aujourd’hui on mise avant tout sur la simplicité d’utilisation. Le consommateur doit être tout de suite totalement à l’aise avec sa nouvelle acquisition. Il n’a en effet plus le temps - au vue de la durée de vie limité de cette dernière - d’en apprendre longuement les subtilités, d’en faire son compagnon sur la durée. Son expérience est valorisante au départ - il faut séduire rapidement également au vue de la concurrence - et moins intéressante par la suite jusqu’à l’excitation de l’achat suivant. Les objets industriels, mécaniques, nécessitent un apprentissage, plus d’investissement personnel et il peut en résulter une satisfaction sur le long terme supérieure.

Prenons l’exemple d’un objectif photo manuel. Si on compare cet accessoire avec le zoom numérique dont se trouve aujourd’hui équipé le moindre téléphone mobile, on se rend compte qu’on a  beaucoup gagné en confort et que les performances sont aujourd’hui similaires dans un format infiniment plus compact. Mais qu’en est-il de l’expérience utilisateur? Peut-on, pour autant, en conclure que le confort est la valeur cardinale pour l’utilisateur, au dépens de l’expérience et du plaisir de l’objet?

La question reste en suspens. Nous pensons - quant à nous - qu’en terme d’émotions, les expériences ressenties par les utilisateurs étaient vraiment supérieures avec les objets mécaniques. L’arrivée annoncée de la voiture qui se conduit toute seule est très révélatrice: le confort et la facilité d’utilisation remplacent le plaisir d’être au volant. Mais pourra-t-on se passer du plaisir de conduire?

Que faire alors pour retrouver le chemin de ces objets prestigieux et de leurs valeurs perdues? Comment renouer avec la qualité de la production? Tout d’abord nous pensons qu’il faut sortir de l’ère du marketing pour se reposer la question du souhait profond du consommateur et de comment lui apporter du plaisir au travers de l’objet et pas seulement par l’histoire que l’on raconte autour de celui-ci. Méfions-nous d’ailleurs de ce que les marques nous racontent, leurs histoires sont souvent des masques qui cachent l’évidence. Apple qui était d’une créativité folle au niveau du design de leurs produits sont rentrés dans le rang (la masse et l’audace semblent peu compatibles) et ils n’ont pourtant jamais autant communiqué sur cet aspect qu’aujourd’hui. A grand renfort de discours messianiques.

Ensuite, une réflexion doit être engagée sur notre mode de production. Notre réflexion sur la fasci-nation des objets mécaniques de l’ère pré-numérique, nous enseigne qu’un objet réalisé avec soin peut apporter davantage de satisfaction à son consommateur.

On retrouve des valeurs perdues telles que la rareté au travers du luxe réel d’un objet durable qui pourra se patiner avec le temps. Il y a un côté rassurant. Serions-nous prêts à payer davantage pour des objets produits à proximité de chez nous? Le Swissmade a forcément un rôle à jouer dans l’incarnation de ces pistes qualitatives, sincères, respectueuses et inédites. Un nouveau rapport respectueux, durable et sincère avec l’utilisateur doit être engagé. C’est l’idée qui nous est soufflée par les objets du passé et que nous devons aujourd’hui re-inventer!

Ce projet semble alors beaucoup plus excitant que l’écologie telle que nous la vivons actuellement, qui s’accommode du toujours plus, des recyclages de façade et des classes énergétiques flat-teuses mentionnées en vert au dos de téléviseurs prévus pour lâcher juste après la garantie cons-tructeur.

* CEO et fondateur de Pilot Design 



 

 
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