Pourquoi les Etats ne tiennent-ils pas de bilan?

mercredi, 11.01.2017

Richesse. Les institutions ne prennent en compte uniquement la valeur du PIB d’un Etat pour le classifier.

Marie Owens Thomsen

Si vous êtes fans d’Astérix et Obélix «Mission Cléopâtre», vous vous souvenez certainement d’Amonbofils déclarant: «Pas de pierre: pas de construction. Pas de construction: pas de palais. Pas de palais… pas de palais».  Blague à part, l’histoire est la  même avec les comptes des Etats. Je m’explique. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est l’équivalent du compte «Pertes et Profits» des sociétés. Le PIB est un «flux», une création de richesse (à moins d’être une perte dans quel cas le pays se trouve en récession). Ce flux de production est bien sûr très intéressant à connaître, mais personne n’évaluerait les comptes annuels d’une société en regardant uniquement cela. Le bilan de la société est tout aussi important.  Le bilan synthétise ce que l’entreprise possède, ses actifs et ses passifs, et donc la fortune accumulée, tandis que le compte «pertes et profits» mesure les revenus. Quand on examine uniquement le PIB, on ne sait pas combien de pierres il y a, combien de constructions ont déjà été bâties, ni le nombre de palais. Et sans connaître le stock de tous les actifs, il est très difficile de relativiser l’évolution des flux.

Pourquoi les Etats n’ont pas de bilan? Essentiellement parce qu’il est très difficile d’élaborer les normes pour comptabiliser les actifs et les passifs d’un Etat. Dans le contexte actuel, où les économistes et les acteurs des marchés financiers se font beaucoup de soucis concernant l’accumulation de dette, et surtout celle des pays matures depuis la crise de 2008, il est peut être particulièrement important de se faire une idée du bilan de l’Etat. Avoir beaucoup de dettes est moins problématique si l’on possède une grande fortune. Au niveau de la dette des Etats, le concept de base est la dette brute. De la dette brute on peut retirer des biens financiers qui peuvent être liquidés pour diminuer la dette brute, et dont le rendement peut financer le coût de la dette brute. Une amélioration de l’approche de la dette nette est de comptabiliser également les biens non-financiers que peuvent détenir les gouvernements (sociétés, immeubles, terrains, routes, etc.) dont les ventes pourraient également faire diminuer la dette brute. Les Etats collectent ce type de données avec une couverture très variable, ce qui rend la comparaison entre pays très difficile. Néanmoins, selon le FMI , le Japon par exemple, couvre entièrement sa dette, qui est la plus importante au monde en pourcent du PIB, avec ses actifs financiers et non-financiers, tandis que les Etats-Unis serait légèrement à court. Le pays dans l’échantillon du FMI qui a le plus d’actifs sur cette base par rapport à sa dette brute est la Norvège, et celui avec l’écart négatif le plus important est la Belgique.

Les pays ont d’autres richesses que les bâtiments etc Ils peuvent avoir des richesses en tant que ressources, sous terre ou sous l’eau (minéraux, poissons), ainsi que des ressources en termes d’eau douce, forêts, terres agricoles - tout le capital naturel,  et ces ressources ne sont pas encore systématiquement relevées. Le capital humain et social n’est également que très sommairement comptabilisé. Ceci cause un biais dans nos analyses en faveur des pays avec le PIB le plus élevé, sans prendre en compte le «bilan» du pays en question. Une exploration des minéraux par exemple, augmente le PIB mais diminue en même temps la richesse de l’Etat. Si l’on souhaite analyser la durabilité de la stratégie de croissance d’un pays, il est évidemment nécessaire de savoir si les revenus courants se construise sur un création de valeur, ou sur une vente des actifs. Il est également très important de comprendre que l’Etat avec le PIB le plus élevé n’est pas forcément le plus riche. Et ce sont les pays avec le plus de ressources à mettre en œuvre dans la production qui auront le plus de potentiel en termes de croissance du PIB dans le futur. Ce serait quand même extraordinairement intéressant de savoir qui sont ces pays. Les économistes et les statisticiens brûlent tous de curiosité de connaître la réponse et ils travaillent sur des concepts de bilans des pays depuis plus de 30 ans. Les Nations Unis, la Banque Mondiale et des institutions académiques, entre autres, réfléchissent tous sur le sujet. Malgré ces efforts, aucune norme internationale n’a encore été établi et tous ceux qui investissent dans la dette publique le font encore sans avoir accès à des informations de base sur la capacité des Etats à faire face à ses engagement. Aucune banque n’accordera une hypothèque sans connaître les ressources de l’emprunteur;  personne n’achètera la dette des sociétés sans connaître le bilan de l’entreprise. Il est urgent de connaître le bilan des pays. «C’est central, quoi», pour citer encore Astérix et Obélix.   

Chief Economist

Indosuez Wealth Management



 



 
agefi_2017-01-11_mer_02
 
 
 

...