Décarboniser l’économie suisse

lundi, 29.02.2016

Il faudra doubler le prix de l’essence. Ce qui, en comparaison avec l’évolution des salaires, le remettrait au niveau de 1981.

Henri Schwamm*

L’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a chargé l’EPFL de lui faire savoir s’il est techniquement et économiquement possible en Suisse de réduire les émissions de CO2 liées à l’énergie d’ici 2050 afin que le réchauffement climatique reste inférieur à 2 degrés. C’est l’économiste Philippe Thalmann de l’EPFL qui, avec son équipe, a présenté les différentes pistes permettant à ce pays de décarboniser son économie.

La Suisse participe avec les principaux autres émetteurs de gaz à effet de serre du monde au Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP), plate-forme internationale créée en vue de la COP21 pour réduire radicalement l’empreinte carbone. Sont essentiellement concernées les émissions dues aux énergies fossiles, tant dans le domaine des carburants que des combustibles. L’objectif visé, c’est une tonne de CO2 par habitant en 2050 (sans prendre en compte le transport aérien) contre 5,1 tonnes aujourd’hui. Il est prévu de procéder graduellement, c’est-à-dire d’arriver à une diminution de 20% en 2020 par rapport à 1990, de 30% en 2030, et ainsi de suite. À cette fin, un scénario de référence a été élaboré qui décrit la trajectoire économique de la Suisse jusqu’à 2050. Il n’intègre que les dispositions déjà décidées ou envisagées.

L’équipe de recherche Thalmann a préparé un modèle englobant l’ensemble des consommateurs et producteurs suisses, utilisant des chiffres et des données réels, et permettant de modifier les paramètres. Ce jeu de simulation a toutefois ses limites. Ni le transport aérien, ni le CO2 gris (production des biens à l’étranger) n’ont pu être pris en compte.

Résultat: l’analyse de l’EPFL montre qu’il est possible en Suisse d’abaisser drastiquement les émissions de CO2 sans dommage pour l’économie. Les chercheurs ont envisagé trois scénarios: le premier remplace dès 2021 les instruments existants par une taxe CO2 unique et uniforme appelée à augmenter rapidement. Il mise sur la capture et le stockage du carbone (CSC) émis par les centrales thermiques à gaz. Le second scénario renonce à la CSC mais double pratiquement le montant de la taxe CO2 par rapport au premier. Le troisième scénario ajoute à l’objectif pour le CO2 une contrainte relative à la consommation d’électricité, en instaurant une taxe sur cette dernière.

De grands défis attendent la Suisse. Une des principales mesures envisagées est d’instaurer une taxe incitative sur les carburants. Ce ne sera pas facile, mais il est impossible d’en faire l’économie. Est prévu également le renforcement des limites d’émissions pour les nouvelles immatriculations et le remplacement progressif du parc automobile traditionnel par des véhicules électriques. Il faudra doubler le prix de l’essence, ce qui, en comparaison avec l’évolution des salaires, le remettrait au niveau de 1981. Il faudra aussi continuer à assainir les bâtiments et à utiliser plus efficacement l’énergie. L’équipe de l’EPFL a calculé qu’au total, la décarbonisation de l’économie suisse coûterait l’équivalent d’une baisse des revenus des ménages de 1%.

Pour les chercheurs de l’EPFL, les chances de réussite sont réelles. La Suisse a les moyens de répondre au défi climatique. Philippe Thalmann a confiance dans le potentiel des énergies renouvelables. Les perdants de la décarbonisation seront les énergies fossiles, les produits pétroliers et toutes les industries à haute intensité énergétique, car l’énergie va devenir plus chère dans un premier temps. Les gagnants, ce seront tous les autres, à commencer par le climat. La Suisse a tout intérêt à décarboniser vite parce qu’elle est aux premières loges (crues, éboulements, fonte des glaciers, etc.). Son industrie et son économie tout entière en bénéficieront. Elle pourra vendre à l’étranger ses technologies et son savoir-faire.

* Université de Genève






 
 

AGEFI



 
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