Les promesses de la monnaie pleine

mardi, 15.12.2015

Les économies des particuliers déposées à la Banque nationale permettraient d’éviter la «panique bancaire» et les retraits massifs des clients.

Daniel Kalt*

Daniel Kalt

Une nouvelle initiative populaire a récemment été déposée. Son objectif: instaurer un système de «monnaie pleine». En quoi consiste ce système monétaire complexe d’un genre nouveau? Il s’agit pour l’essentiel d’interdire aux banques de prêter aux entreprises, par le mécanisme du crédit, l’argent que leurs clients déposent sur leurs comptes de salaire et de transaction. Les banques devraient déposer l’intégralité de ces sommes à la Banque nationale.

L’initiative concerne au premier chef les dépôts «à vue» des clients auprès des banques, à savoir l’argent rapidement disponible, qui peut être retiré à tout moment au guichet ou transféré sans préavis par virement sur un compte tenu dans une autre banque.

Dans le système actuel, les banques utilisent les dépôts à vue de leurs clients essentiellement pour octroyer des crédits aux particuliers (majoritairement des hypothèques) et aux entreprises. En convertissant de l’argent retirable sans délai en crédits de plus longue durée, les banques assument une fonction importante dans l’économie générale appelée «transformation des échéances».

En octroyant des crédits, les banques placent les économies qu’elles ont recueillies dans des projets d’investissement qui se veulent les plus productifs possibles. Ce processus de transfert important entre les épargnants et les entreprises qui investissent, entre durées courtes et longues, est l’une des missions centrales de tout système bancaire.

Il existe deux autres fonctions d’intermédiation: la transformation des risques et la transformation des montants. Les banques peuvent exécuter ces opérations car elles savent que, dans des circonstances normales, les épargnants ne retireront jamais tous en même temps leurs économies. Elles peuvent donc aisément prêter cet argent sous forme de crédits à plus long terme.

Mais ce système atteint ses limites lorsque la perte de confiance des clients provoque une «panique bancaire», c’est-à-dire des retraits massifs. C’est exactement là qu’intervient l’initiative «monnaie pleine». Elle entend éliminer le risque de panique bancaire. Les auteurs du projet supposent que les épargnants ne se jetteraient plus sur leurs économies dans la panique puisque celles-ci seraient pleinement garanties par la Banque nationale (d’où le terme «monnaie pleine»).

Or, cet avantage unique de la monnaie pleine ne pèse pas bien lourd face à ses inconvénients, aussi nombreux que sérieux. Premièrement, la transition du système bancaire et financier actuel vers le nouveau système serait tout sauf une sinécure. Les dérapages pourraient s’accumuler le jour du «big bang».

Ce serait une tâche colossale que de remplacer du jour au lendemain toutes les banques suisses, toutes tailles confondues, et leurs nombreuses relations d’affaires nationales et internationales par un système de monnaie pleine dont l’efficacité reste à prouver.

Quand bien même le passage au nouveau système se déroulerait sans accroc, comment les banques financeraient-elles le lendemain leurs crédits aux petites et moyennes entreprises (PME) et leurs hypothèques en l’absence de dépôts à vue relativement peu coûteux? Les auteurs de l’initiative s’imaginent que, pendant la phase transitoire, la Banque nationale suisse (BNS) mettra ces moyens à disposition des banques sous la forme d’un énorme prêt.

Mais cela signifierait que la BNS supporterait les risques de défaillance et de crédit immobilier d’une grande partie de l’économie suisse. Un institut d’émission ne saurait assumer une telle fonction. A long terme, les banques seraient contraintes d’emprunter une partie des fonds nécessaires à leur activité sur le marché des capitaux. Or, cette forme d’acquisition de capitaux coûterait probablement beaucoup plus cher que le recours à l’argent des déposants. Le coût des crédits aux PME et des crédits hypothécaires grimperait alors en flèche.

Admettons maintenant que le nouveau système soit aussi sûr que le promettent ses partisans. Dans ce cas, il y a fort à parier que les investisseurs internationaux se rueraient sur le franc pour placer leur argent dans le système financier réputé le plus sûr du monde. La monnaie suisse s’apprécierait alors encore davantage, ce qui ne ferait qu’accélérer la désindustrialisation dans les secteurs exportateurs.

Il paraît dès lors beaucoup plus judicieux de poursuivre sur la voie empruntée et d’adopter des règlementations plus contraignantes pour sécuriser davantage le système bancaire helvétique. Aujourd’hui déjà, les instituts financiers sont soumis à des exigences de liquidités et de capitaux bien plus strictes qu’il y a encore quelques années. Ils ont donc gagné en stabilité et en sécurité. Par conséquent, lorsque l’on pèse le pour et le contre, on s’aperçoit que la monnaie pleine promet plus qu’elle ne peut tenir.

* Chef économiste Suisse,

Chief Investment Office UBS



 

 
agefi_2015-12-15_mar_02


 
...